Chaque printemps, les assemblées générales des sociétés cotées à la Bourse de Tunis approuvent la répartition des bénéfices annuels. Derrière ces décisions routinières se cache une question rarement posée : où va réellement cet argent ?
En suivant les dividendes de neuf grandes sociétés cotées pour l’exercice 2025, il apparaît clairement qu’une part importante de la richesse générée en Tunisie est transférée à l’étranger, principalement vers la France, le Maroc et la région du Golfe.
Bien qu’il s’agisse d’un résultat normal en matière de rendement des investissements, cela soulève également des questions plus larges. Ces investisseurs étrangers opèrent dans un contexte économique tunisien difficile, marqué par des contraintes de financement et la nécessité de créer de la valeur ajoutée pour les exportations et l’emploi, des défis qui concernent toutes les parties prenantes.
Cela nous amène à une question clé : pourquoi les entreprises étrangères opérant sous le droit tunisien ne réinvestissent-elles pas au moins une partie de leurs dividendes dans l’économie locale ? Près de 100 millions d’euros sont transférés à l’étranger.
Dans les neuf sociétés étudiées, les actionnaires étrangers ont reçu environ 339 millions de dinars de dividendes pour 2025, soit environ 100 millions d’euros au taux de change de 3,395 dinars pour un euro.
Ce chiffre est brut et exclut le prélèvement à la source de 10 % appliqué aux non-résidents, mais il illustre l’ampleur du rapatriement annuel des bénéfices lié à la participation étrangère au capital des entreprises tunisiennes.
La distribution est très concentrée.
La France représente à elle seule près de 64 millions d’euros, soit environ les deux tiers du total. Le Maroc suit avec 35,5 millions d’euros, tandis que les pays du Golfe ne reçoivent qu’une part marginale et que la Jordanie n’en reçoit aucune cette année.
SFBT, le plus grand canal d’évacuation
La Société de Fabrication des Boissons de Tunisie (SFBT) est le principal contributeur à cette fuite. Avec un dividende de 0,880 dinars par action et plus de 172 millions d’actions détenues par des investisseurs étrangers, elle génère environ 152 millions de dinars de distributions, soit près de 45 millions d’euros. La quasi-totalité de cette somme revient au groupe français Castel via BGI et Maghreb Investissements, au profit in fine de la famille Castel. Cela représente à lui seul environ 45 % du total des entrées de dividendes étrangers dans l’échantillon.
Attijari Bank et les structures actionnariales marocaines
Attijari Bank Tunisie représente le deuxième canal. Avec un dividende de 4.200 dinars par action, les actionnaires étrangers reçoivent environ 120 millions de dinars (environ 35,5 millions d’euros).
Les structures actionnariales sont complexes : la filiale tunisienne est contrôlée par le holding marocain AndaluCarthage, lui-même détenu par Attijariwafa Bank, qui est partiellement contrôlé par Al Mada, une holding marocaine souveraine associée à la famille royale. La part économique estimée attribuable à Al Mada sur cette seule ligne est d’environ 53 millions de dinars, bien qu’il s’agisse d’une allocation théorique plutôt que d’un flux de trésorerie direct.
Les mutuelles françaises parmi les principaux bénéficiaires
Plusieurs sociétés canalisent leurs dividendes vers des groupes mutualistes ou d’entreprises français. La Banque de Tunisie envoie environ 35 millions de dinars (10,2 millions d’euros) à la branche bancaire fédérée du Crédit Mutuel. La compagnie d’assurance STAR distribue environ 2,4 millions de dinars, en grande partie à Groupama.
L’Union Internationale des Banques verse environ 17 millions de dinars à la Société Générale, tandis qu’Air Liquide Tunisie verse environ 7,3 millions de dinars à sa société mère française.
Des cotisations et des bénéfices non répartis réduits
D’autres sociétés représentent des flux plus modestes, notamment Best Lease et SOTIPAPIER. La Banque tunisienne arabe, malgré une participation étrangère majoritaire, n’a versé aucun dividende car elle s’est concentrée sur le renforcement de sa base de capital.
En revanche, la BIAT, la première banque cotée de Tunisie, ne figure pas dans cette liste de sorties, car son capital est détenu au niveau national, ce qui signifie que les dividendes restent au sein de l’économie nationale.
Un équilibre entre ouverture et rétention
Ces chiffres ne constituent pas une critique des investissements étrangers, qui ont contribué à recapitaliser les banques et à leur apporter expertise et stabilité. Ils mettent cependant en avant un problème d’équilibre structurel : près de 100 millions d’euros de bénéfices annuels générés en Tunisie sont légalement rapatriés à l’étranger.
Pour les décideurs politiques, le défi consiste à maintenir l’attractivité du pays pour les capitaux étrangers tout en encourageant un réinvestissement local plus important de la valeur créée au niveau national.