Au 24 juin 2026, trois chiffres publiés par la Banque centrale de Tunisie racontent l’histoire d’une même tension sous-jacente. Les réserves nettes de change se sont établies à 25,194 milliards de dinars tunisiens (TND), soit l’équivalent de 102 jours d’importations. La monnaie en circulation a atteint 29,332 milliards TND.
Le volume total de refinancement s’est élevé à 10,607 milliards TND. Pris ensemble, ces chiffres dressent le tableau d’une économie dans laquelle les liquidités continuent de dominer, tandis que les banques restent fortement dépendantes des injections de la banque centrale.
Les réserves de change fixent le cadre
Le premier signal vient des réserves de change. Les avoirs extérieurs nets couvrent 102 jours d’importations. Pour un pays qui importe son énergie et une grande partie de ses biens intermédiaires, ce coussin reste modeste. Pourtant, cela façonne tout le reste. Il détermine la capacité du pays à faire face à ses obligations de paiement extérieur. Cela affecte également le service de la dette en devises.
En toile de fond, elle définit les limites de la politique monétaire. Une banque centrale dont les réserves s’érodent a moins de marge de manœuvre. Elle ne peut pas soutenir indéfiniment la liquidité intérieure sans exercer une pression sur le dinar.
Comme référence, le Fonds monétaire international considère souvent qu’environ trois mois d’importations constituent une position de réserve relativement confortable. Toutefois, cette référence n’apparaît pas dans les données publiées par la Banque centrale et ne doit pas être considérée comme un seuil officiel.
Un refinancement révélateur d’un déficit structurel
Le deuxième signal est plus frappant. Le volume total de refinancement a atteint 10,607 milliards TND. Cela reflète le montant que les banques empruntent à la Banque centrale pour gérer leurs besoins de liquidités. Il ne s’agit pas d’un déséquilibre temporaire. Cela met en évidence un déficit structurel de liquidité au sein du système bancaire. Les banques ne disposent pas à elles seules de ressources suffisantes pour financer l’économie. Ils dépendent d’une bouée de sauvetage permanente en matière de liquidités. Cette bouée de sauvetage a un coût, qui se répercute en fin de compte sur des taux d’emprunt plus élevés pour les entreprises et les ménages. Plus les besoins de refinancement sont élevés, plus le crédit a tendance à devenir cher.
Le poids du cash comme facteur clé
Le troisième chiffre éclaire les deux autres. La monnaie en circulation a grimpé à 29,332 milliards TND, soit environ 2,8 fois le volume de refinancement. Cette quantité massive de liquidités détenue en dehors du système bancaire est loin d’être insignifiante. Cela reflète une forte préférence pour les transactions en espèces, alimentée par la taille de l’économie informelle et une inclusion financière incomplète. Chaque dinar retiré et thésaurisé est un dinar qui ne retourne plus au système bancaire sous forme de dépôts. Cela représente une fuite de liquidités des banques.
Comment les fuites d’argent alimentent la dépendance
C’est là que le lien entre circulation monétaire et refinancement apparaît clairement. Les billets retirés des agences ne réintègrent pas les bilans bancaires. Ils réduisent la liquidité des banques et poussent les institutions vers la Banque centrale pour se financer. Le rapport entre les deux chiffres est révélateur.
Le refinancement représente environ 36 pour cent des liquidités en circulation. Autrement dit, pour 100 dinars en espèces en circulation, le système bancaire emprunte l’équivalent de 36 dinars pour continuer à fonctionner. Cette comparaison est purement comptable.
Elle illustre l’ampleur de la dépendance sans suggérer que la circulation monétaire est seule responsable des besoins de refinancement.
Une pénurie de liquidités aux causes multiples
Les besoins de liquidité des banques ne peuvent pas s’expliquer uniquement par l’utilisation du cash. Ils sont également influencés par le déficit budgétaire, financé en partie par le système bancaire, par le niveau des réserves obligatoires et par l’état de la balance des paiements. La thésaurisation des liquidités est un facteur contributif, mais seulement un parmi d’autres. Présenter l’argent liquide comme seule explication serait une simplification excessive qui ne serait pas étayée par les seules données.
L’équilibre délicat entre liquidité et défense du dinar
Une autre dynamique importante mérite attention. Les réserves de change et la politique de refinancement ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Lorsque les réserves de change diminuent, la Banque centrale doit trouver un équilibre entre deux objectifs concurrents : soutenir la liquidité bancaire d’une part et défendre la valeur du dinar d’autre part. Ce compromis devient plus difficile lorsque les réserves sont limitées. Avec seulement 102 jours de couverture des importations, la protection contre les chocs extérieurs reste mince. La flexibilité monétaire dépend donc en fin de compte de la solidité des comptes extérieurs.
Une chaîne où aucun maillon n’est isolé
Ces trois indicateurs ne font pas que coexister ; ils sont interconnectés. La préférence pour les espèces réduit les ressources bancaires. Les banques compensent une partie de ce déficit par le refinancement. Le refinancement lui-même dépend de la marge permise par la position de change. Et la position de change reste vulnérable à la facture des importations d’énergie et aux obligations de remboursement de la dette. Aucune partie de la chaîne ne fonctionne de manière isolée.
Une fragilité durable plutôt qu’une crise
La conclusion apparaît clairement. Tant que l’inclusion financière progressera lentement et que l’économie informelle maintiendra son ampleur, le système bancaire tunisien restera fortement dépendant de la Banque centrale. Réduire les besoins de refinancement nécessite de réinjecter des liquidités dans les circuits financiers formels.
Ce défi relève moins de l’ingénierie monétaire que de la reconstruction de la confiance et du renforcement de l’inclusion financière. Les chiffres du 24 juin ne décrivent pas une crise. Ils décrivent une fragilité persistante, profondément enracinée et coûteuse.