La diaspora tunisienne, une « banque centrale parallèle »

La Banque centrale de Tunisie (BCT) a publié, vendredi 8 mai 2026, ses indicateurs monétaires et financiers. Les chiffres montrent que les envois de fonds cumulés des travailleurs ont atteint 2,9 milliards de dinars au cours des quatre premiers mois de 2026, soit une augmentation de 5,2% par rapport à la même période de 2025.

Cela met en évidence l’importance de cette bouée de sauvetage financière pour la crise qui frappe l’économie tunisienne et elle est loin d’être la seule.

Selon les données de la Banque mondiale publiées par Visual Capitalist en avril 2026, les envois de fonds des travailleurs expatriés représentaient en moyenne mondiale 0,82 % du PIB en 2024. Derrière cette moyenne se cache une réalité profondément inégalitaire, où un petit groupe de pays dépend de sa diaspora comme véritable bouée de sauvetage économique.

Le leader mondial est le Tadjikistan, où les envois de fonds représentent 47,89 % du PIB. Près d’un dollar sur deux produit dans le pays provient d’argent envoyé de l’étranger.

Le Liban suit avec 33,35%, suivi du Nicaragua avec 26,64% et du Népal avec 26,23%.

Ces chiffres décrivent des économies dans lesquelles l’État, l’industrie et le marché du travail local ne peuvent tout simplement pas subvenir aux besoins de la population sans le soutien des citoyens vivant à l’étranger.

47ème sur 194

La Tunisie se classe au 47ème rang mondial (sur 194 pays, dont 17 non classés), avec des envois de fonds s’élevant à 6,34% du PIB en 2024. Pris seul, ce chiffre peut paraître modeste. Cependant, dans son contexte, cela raconte une autre histoire.

La Tunisie se situe bien au-dessus de la moyenne mondiale, devant l’Ukraine (6,29%), derrière la Jordanie (8,31%) et le Maroc (7,79%), et dans la même catégorie que le Bangladesh ou le Sri Lanka, économies où la migration de masse est une réalité structurelle plutôt qu’un phénomène temporaire.

Ce que révèle ce chiffre sur l’économie tunisienne est moins flatteur qu’il n’y paraît. Les envois de fonds ne tombent pas du ciel ; ils sont le produit direct d’une émigration à grande échelle, motivée par les faibles salaires locaux, un marché du travail intérieur incapable d’absorber les diplômés et une industrialisation insuffisante pour retenir les travailleurs qualifiés.

L’argent envoyé par la diaspora sert principalement à couvrir la consommation quotidienne, le logement, les soins de santé et l’éducation des familles restées dans le pays. Cela ne crée pas de capacité productive. Il compense une faiblesse sans la corriger.

Une Tunisie « dépendante des envois de fonds »

La comparaison avec le Maroc et la Jordanie est particulièrement instructive. Les deux pays affichent des ratios légèrement supérieurs à ceux de la Tunisie, mais ils disposent également de politiques actives d’engagement de la diaspora, de mécanismes d’investissement dédiés et de stratégies visant à canaliser les envois de fonds vers des projets productifs.

En Tunisie, cette dimension reste largement sous-développée. Les envois de fonds arrivent, soutiennent la consommation et contribuent à stabiliser la balance des paiements, mais ils ne sont pas intégrés dans une stratégie de développement structurée.

Les risques sont doubles et bien documentés. D’une part, la dépendance à l’égard des envois de fonds expose l’économie tunisienne à des chocs extérieurs échappant à son contrôle.

La diaspora tunisienne est concentrée principalement en France, en Italie et en Allemagne. Un ralentissement du marché du travail européen, des politiques d’immigration plus strictes ou une augmentation des frais de transfert pourraient réduire ces flux de manière rapide et inattendue.

D’un autre côté, cet afflux constant agit comme une sorte d’anesthésique. Cela atténue la pression en faveur de réformes structurelles, retarde l’urgence d’une politique industrielle sérieuse et masque les faiblesses productives locales derrière une apparence de stabilité macroéconomique.

Une « banque centrale parallèle »

Les principales économies mondiales illustrent par contraste ce paradoxe. L’Inde reçoit des envois de fonds équivalant à 3,5 % du PIB, le Mexique à 3,6 % et les Philippines à 8,7 %. Ces pays reçoivent des montants absolus bien plus importants que la Tunisie, mais leurs économies diversifiées diluent l’impact relatif. La dépendance de la Tunisie à 6,34%, au sein d’une économie relativement petite, est donc plus importante qu’il n’y paraît à première vue.

Pour la Tunisie, la diaspora est devenue, selon les termes de Visual Capitalist, une véritable « banque centrale parallèle ». Il stabilise, amortit et finance l’économie. Mais elle ne peut pas remplacer la politique économique.

Et contrairement à une banque centrale, elle ne répond à aucune décision de gouvernance nationale. Elle suit sa propre logique, celle des familles, des marchés du travail étrangers et des politiques migratoires des pays sur lesquels Tunis n’a aucun contrôle.