Le piège juridique de la Tunisie : Saïed a perfectionné l’art d’emprisonner les journalistes

La seule démocratie survivante du Printemps arabe était censée être la preuve que le Moyen-Orient pouvait produire quelque chose de durable. Au lieu de cela, la Tunisie sous Kais Saied est devenue le laboratoire d’une forme d’autocratie plus sophistiquée : une forme d’autocratie qui détruit la liberté de la presse non pas avec des balles, mais avec des salles d’audience.

Les avocats de Mourad Zghidi déclarent désormais son état physique « extrêmement grave », tandis que sa famille appelle Tunis et Paris à obtenir sa libération immédiate.

La dégradation de l’état de santé de Mourad Zghidi, journaliste franco-tunisien en grève de la faim après plus de deux ans de détention en Tunisie, cristallise cette dynamique avec une clarté inhabituelle. Zghidi et son collègue Borhan Bsiss ont été arrêtés en mai 2024 à la suite de commentaires télévisés et radiophoniques que le gouvernement de Saied a interprétés comme une critique du président. Un tribunal les a condamnés à trois ans et demi de prison. Une cour d’appel a confirmé cette condamnation à la mi-mai 2026. Les avocats de Zghidi déclarent désormais son état physique « extrêmement grave », tandis que sa famille appelle Tunis et Paris à obtenir sa libération immédiate.

L’affaire est troublante non seulement dans ses détails mais aussi dans ce qu’elle révèle sur les mécanismes de consolidation autoritaire. Zghidi et Bsiss devaient initialement être libérés en janvier 2025, après avoir purgé huit mois. C’est précisément à ce moment-là que le gouvernement tunisien a ouvert de nouvelles poursuites contre eux pour corruption financière. Le moment n’était pas une coïncidence. Il s’agissait d’un piège juridique : une deuxième série d’accusations visant à prolonger indéfiniment l’incarcération sans obliger le gouvernement à admettre qu’il emprisonnait des journalistes pour avoir fait du journalisme.

C’est l’innovation que Saied a apporté à la boîte à outils de l’autocrate régional. Plutôt que d’organiser une répression militaire contre les médias, ce qui susciterait une condamnation internationale et une pression européenne, le régime recycle et multiplie les accusations criminelles pour s’assurer que les voix gênantes restent sous silence. Reporters sans frontières a qualifié le procès initial de harcèlement judiciaire, mais cette expression rend à peine compte de la conception du système. Le harcèlement implique l’excès. Ce que la Tunisie a construit est une architecture formelle de persécution légale.

Lorsque les démocraties libérales ne parviennent pas à défendre leurs propres ressortissants emprisonnés pour cause d’expression, elles signalent aux gouvernements autoritaires que le coût de telles actions reste faible.

Il convient de s’arrêter sur la dimension française. Mourad Zghidi est citoyen français. La France a toujours traité la protection de ses ressortissants à l’étranger comme une question de prestige et de principe, intervenant énergiquement lorsque ses citoyens sont détenus dans des environnements hostiles, de Téhéran à Riyad. La famille de Zghidi a explicitement appelé Paris à agir sans délai et avec le maximum de fermeté en sa faveur. Jusqu’à présent, la réponse de la France est restée discrète. Ce silence compte au-delà du cas individuel. Lorsque les démocraties libérales ne parviennent pas à défendre leurs propres ressortissants emprisonnés pour cause d’expression, elles signalent aux gouvernements autoritaires que le coût de telles actions reste faible.

Les États-Unis ont leur propre intérêt dans la trajectoire de la gouvernance tunisienne. Washington a maintenu une posture d’engagement prudent avec Saied, réticent à rompre une relation de sécurité construite autour de la coopération antiterroriste au Maghreb et de la gestion des migrations. Ce calcul mérite d’être sérieusement reconsidéré. Un régime qui utilise le système judiciaire comme arme pour supprimer les commentaires politiques n’est pas un partenaire fiable pour la stabilité régionale à long terme. Les gouvernements autoritaires qui fondent leur légitimité interne sur l’hostilité à l’égard de la dissidence sont, par définition, des gouvernements fragiles. Ils créent une pression qui finit par exploser dans des directions que personne ne peut prédire ou gérer.

Il faut également considérer une optique régionale plus large. Le modèle tunisien est surveillé. Les gouvernements d’Afrique du Nord et du monde arabe dans son ensemble étudient jusqu’où ils peuvent pousser la répression judiciaire avant que les partenaires occidentaux n’interviennent. Si Saied peut emprisonner deux journalistes éminents, fabriquer des accusations de corruption financière au moment précis de leur libération prévue et ne faire face à aucune conséquence diplomatique significative, la leçon se propagera rapidement. Le précédent est contagieux dans la politique autoritaire.

Les États-Unis devraient également se coordonner avec Paris pour garantir que la citoyenneté française de Zghidi soit traitée comme une véritable priorité diplomatique plutôt que comme une note bureaucratique en bas de page.

La grève de la faim de Zghidi est un acte de dernier recours. Un homme qui a épuisé toutes les voies légales et se retrouve piégé par un système destiné à empêcher sa sortie, recourt au seul instrument de protestation qui lui reste : son propre corps. Ses avocats décrivent sa situation comme le reflet d’un « horizon bouché ». C’est un diagnostic précis, et c’est un horizon que les gouvernements occidentaux ont contribué à construire par leur passivité.

Washington devrait conditionner la poursuite de son engagement sécuritaire et économique avec la Tunisie à des améliorations mesurables des critères de liberté de la presse et à un arrêt immédiat des poursuites à caractère politique. Les États-Unis devraient également se coordonner avec Paris pour garantir que la citoyenneté française de Zghidi soit traitée comme une véritable priorité diplomatique plutôt que comme une note bureaucratique en bas de page. Saied a passé des années à tester les limites de la tolérance occidentale à l’égard de l’autoritarisme judiciaire. Le cas de Mourad Zghidi est l’occasion d’enfin établir ces limites, et de démontrer que le prix à payer pour faire taire les journalistes est réel.

Publié initialement le 10 juin 2026.