Atteinte systématique contre l’indépendance judiciaire et réduction au silence de la dissidence

La dangereuse escalade de la répression par les autorités tunisiennes contre les juges, les avocats et les voix judiciaires indépendantes a suscité une ferme condamnation de la part des Femmes journalistes sans chaînes (WJWC).

La vague d’arrestations arbitraires, de poursuites et de ciblage soutenus contre ceux qui défendent l’État de droit représente une étape avancée dans le démantèlement systématique de l’indépendance judiciaire et une tentative calculée de subordonner les institutions constitutionnelles, la sphère publique et l’ensemble de l’écosystème des droits de l’homme à l’hégémonie de l’exécutif.

Nous sommes absolument solidaires des actions de protestation, des sit-in et des grèves entrepris par les juges et les avocats tunisiens. Leur mobilisation courageuse pour défendre l’indépendance judiciaire, le droit à une défense équitable et l’intégrité institutionnelle démocratique constitue un rempart vital contre la consolidation autoritaire.

La militarisation de la justice

WJWC met en évidence plusieurs indicateurs alarmants de cette crise institutionnelle qui s’aggrave :

La persécution du juge Anas Hmaidi : Les poursuites en cours et les décisions judiciaires en représailles contre le président de l’Association des juges tunisiens – uniquement en raison de son plaidoyer syndical légitime et de sa défense de l’indépendance judiciaire – démontrent clairement comment le pouvoir judiciaire est instrumentalisé comme outil punitif contre les juristes indépendants et comme mécanisme d’intimidation de ceux qui résistent à l’ingérence politique.

La condamnation de Sonia Dahmani : Nous condamnons avec véhémence la peine initiale de deux ans de prison prononcée contre l’avocate et journaliste Sonia Dahmani pour ses propos publics critiquant les conditions de détention. Son cas illustre une politique systématique de l’État visant à criminaliser la liberté d’expression et à cibler les journalistes, les avocats de la défense, les personnalités de l’opposition et les défenseurs des droits humains par le biais d’une utilisation stratégique abusive d’une législation exceptionnelle.

Mesures administratives de représailles : Nous faisons écho aux graves préoccupations soulevées par l’Association tunisienne des juges concernant le déploiement par le ministère de la Justice de « mémorandums de travail » comme instruments punitifs pour transférer de force et pénaliser les juges en raison de leur impartialité professionnelle ou de leurs activités syndicales. Nous qualifions de telles pratiques de violation flagrante des garanties constitutionnelles et juridiques d’indépendance et d’impartialité judiciaire.

Une trajectoire d’érosion démocratique

Ces évolutions ne peuvent être dissociées de la trajectoire politique amorcée le 25 juillet 2021, qui a vu la suspension du Parlement, la dissolution du Conseil judiciaire suprême et la publication de décrets exceptionnels conférant des pouvoirs exécutifs étendus aux institutions judiciaires, législatives et administratives. Cette centralisation a été consolidée par la Constitution de 2022, qui a systématiquement vidé les mécanismes de contrôle, affaibli la séparation des pouvoirs et institutionnalisé l’absolutisme présidentiel.

En outre, les autorités tunisiennes continuent d’abuser de la législation exceptionnelle – notamment du décret draconien 54 concernant les délits liés aux systèmes d’information et de communication – pour poursuivre de manière agressive des journalistes, des avocats, des personnalités de l’opposition, des blogueurs et des militants des droits humains. Cette pratique constitue une violation flagrante des obligations conventionnelles internationales de la Tunisie concernant la liberté d’expression, les garanties d’un procès équitable et l’indépendance judiciaire.

Nous assistons à une expansion de la répression étatique qui ne cible plus uniquement les opposants politiques, mais englobe désormais l’ensemble de l’écosystème de la responsabilité : les juges, les avocats, les organisations de la société civile, les associations de défense des droits de l’homme et la presse. Cette politique vise à remodeler par la force la sphère publique autour d’une loyauté et d’une exclusion absolues, démantelant ainsi le pluralisme et faisant taire les voix indépendantes.

Position institutionnelle

« L’indépendance judiciaire n’est pas un privilège accordé à la magistrature ; c’est la garantie fondamentale de la protection des droits de l’homme, de la préservation de l’équité et de la possibilité même de justice. Démanteler le pouvoir judiciaire, c’est ouvrir la voie à une impunité incontrôlée de l’État et à l’effondrement total de l’État de droit.

— Femmes journalistes sans chaînes

Nous mettons en garde contre le fait que le ciblage continu du pouvoir judiciaire, de la profession juridique, des médias et de la société civile menace ce qui reste des garanties démocratiques en Tunisie et risque de ramener le pays au climat de répression, de peur et de excès de pouvoir exécutif qui prévalait avant la révolution de 2011.

Des demandes alignées sur les principes internationaux des droits de l’homme

Conformément à notre mandat et à nos obligations juridiques internationales, Femmes journalistes sans chaînes appelle les autorités tunisiennes à prendre les mesures immédiates suivantes :











Demande

Principe juridique international

Libérer immédiatement et sans condition tous les prisonniers d’opinion détenus en raison de leurs opinions ou de leurs activités politiques, en matière de droits de l’homme et médiatiques.

Le droit à la liberté et à la sécurité de la personne (DUDH art. 3 ; PIDCP art. 9)

Cesser de transformer le système judiciaire en arme pour persécuter, intimider et éliminer les opposants politiques, les journalistes, les avocats et les militants.

Le droit à un procès équitable et à l’indépendance judiciaire (DUDH art. 10 ; PIDCP art. 14 ; Principes fondamentaux des Nations Unies relatifs à l’indépendance du pouvoir judiciaire)

Rétablir le respect absolu de l’indépendance judiciaire et mettre un terme à toute ingérence de l’exécutif dans les parcours de carrière, les transferts et les mandats des juges.

L’indépendance du pouvoir judiciaire (PIDCP, art. 14 ; Principes fondamentaux des Nations Unies relatifs à l’indépendance du pouvoir judiciaire)

Garantir le droit à la défense sans entrave, en veillant à ce que les avocats puissent exercer leur profession vitale en toute sécurité et sans crainte de représailles de l’État ou de violations physiques.

Le droit à un avocat et à une défense (DUDH art. 11 ; PIDCP art. 14(3)(b) ; Principes de base des Nations Unies sur le rôle des avocats)

Abroger ou réviser substantiellement toutes les lois restrictives et exceptionnelles, en particulier le décret 54, pour mettre le droit national en pleine conformité avec les normes internationales en matière de liberté d’expression.

Le droit à la liberté d’expression (DUDH art. 19 ; PIDCP art. 19)

Mettre fin au ciblage systématique des organisations de la société civile, des médias indépendants, des associations de défense des droits humains, des journalistes et des militants.

Le droit à la liberté d’association et de réunion pacifique (DUDH, art. 20 ; PIDCP, art. 21 et 22)

Respecter pleinement les engagements internationaux de la Tunisie au titre du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et d’autres instruments mondiaux relatifs aux droits de l’homme.

L’obligation de respecter et de garantir les droits de l’homme (PIDCP, art. 2 ; Convention de Vienne sur le droit des traités)

Publié par :

Femmes journalistes sans chaînes

28 mai 2026