Rapport ITCEQ sur l’IA en Tunisie : un diagnostic technique avec des angles morts économiques

La Note d’analyse de l’ITCEQ n°78, publiée en mai 2026 et rédigée par Olfa Bouzaiene, examine l’intégration de l’intelligence artificielle au sein des entreprises tunisiennes sous un angle statistique.

L’étude s’appuie sur le concept de capacité d’absorption théorisé par Cohen et Levinthal en 1990, structuré autour de quatre dimensions : l’acquisition, l’assimilation, la transformation et l’exploitation des technologies.

S’appuyant sur l’enquête « Les entreprises tunisiennes à l’ère de la transformation numérique », le rapport identifie cinq profils d’entreprises et propose trois trajectoires d’adoption de l’IA.

La conclusion centrale de l’étude est frappante. Alors que 86 % des entreprises tunisiennes considèrent les nouvelles technologies comme un moteur d’innovation, seules 19 % déclarent avoir réellement innové et seulement 11 % ont recours aux incitations publiques à la recherche et au développement (ITCEQ, 2026, p.9).

Cet écart entre intention et mise en œuvre est au cœur du problème, mais c’est précisément ici que le raisonnement de l’étude commence à montrer ses limites.

Le diagnostic repose entièrement sur des données autodéclarées. Lorsque le rapport indique que 76,2 % des entreprises privées possèdent un site Internet et 72,5 % utilisent des systèmes de gestion de type ERP, ou des progiciels de gestion intégrés (ITCEQ, 2026, p.6), il mesure les équipements déclarés plutôt que les usages réels.

Une entreprise peut posséder un système ERP sans vraiment l’utiliser, maintenir un site Web obsolète ou classer un simple groupe WhatsApp comme « plateforme collaborative ».

La méthodologie ne fait pas de distinction entre la propriété et l’utilisation efficace, ce qui affaiblit l’ensemble du cadre statistique qui en découle.

Un autre enjeu réside dans la décision de regrouper l’IA, le Big Data, le Cloud computing et la Blockchain en une seule catégorie, justifiée par une « logique de seuil de rupture technologique » (ITCEQ, 2026, p.15).

Ces technologies fonctionnent selon des dynamiques fondamentalement différentes. L’utilisation de services cloud est principalement une décision d’externalisation, tandis que le déploiement de l’IA nécessite des capacités analytiques internes et des données structurées.

Le rapport lui-même reconnaît que son analyse non linéaire en composantes principales ne capture que 46 % de la variance totale dans les deux premières dimensions (ITCEQ, 2026, p. 18), ce qui signifie que plus de la moitié des informations échappent aux conclusions présentées.

La nature statique de l’étude crée une autre difficulté. Le rapport propose trois trajectoires d’adoption de l’IA (ITCEQ, 2026, pp.21-22) : une approche séquentielle, une accélération directe et une logique complémentaire, même si elle repose sur un instantané pris à un instant donné. Aucune donnée longitudinale ne documente les parcours réels suivis par les entreprises.

Ces trajectoires sont donc des constructions théoriques projetées sur des observations statiques, ce qui affaiblit leur valeur prescriptive. L’absence de comparaison internationale est encore plus problématique.

Les 19 % d’entreprises qui ont innové ont-elles des performances médiocres, modérées ou raisonnables pour une économie à revenu intermédiaire ? Sans références au Maroc, en Égypte, en Turquie ou au Sénégal, les lecteurs ne disposent d’aucun critère permettant d’évaluer la performance de la Tunisie. Le rapport présente ses chiffres de manière isolée, ce qui les rend difficiles à interpréter politiquement.

La déconnexion de l’étude avec la réalité économique tunisienne soulève également des questions. Le rapport identifie l’insuffisance des ressources financières comme le principal obstacle, cité par 70,9 % des entreprises (ITCEQ, 2026, p.9), sans examiner les conditions structurelles derrière cette pénurie.

Le coût du capital en Tunisie, les restrictions d’accès aux devises étrangères pour la souscription à des services cloud étrangers et la rareté du capital-risque local sont totalement absents de l’analyse.

Il en va de même pour la pénurie de compétences numériques, citée par 63,3% des entreprises, qui est traitée uniquement comme un problème d’offre de formation sans aucune mention de la fuite des cerveaux des talents tunisiens vers l’Europe et le Golfe. Former davantage de professionnels sans s’attaquer à la rétention, c’est comme remplir un seau qui fuit.

L’étude reflète également un biais implicite en faveur de l’adoption technologique. Il ne remet jamais en question l’hypothèse selon laquelle chaque entreprise devrait se numériser, même si pour certains secteurs ou tailles d’entreprises, ne pas l’adopter peut être un choix économiquement rationnel.

La transformation numérique est traitée comme un impératif universel, qui n’est ni évident ni démontré.

Enfin, les recommandations du rapport (ITCEQ, 2026, pp. 23-24) demeurent étonnamment génériques. Les besoins en matière d’audit, l’investissement dans les systèmes de surveillance et la modernisation des systèmes d’information sont des recommandations qui pourraient s’appliquer à presque toutes les économies émergentes.

Aucun levier spécifiquement tunisien n’est identifié, qu’il s’agisse du potentiel de la diaspora technologique du pays, du rôle éventuel des zones franches de Bizerte et de Zarzis, ou des partenariats Sud-Sud avec les marchés d’Afrique francophone, qui représentent pourtant un horizon stratégique naturel pour la Tunisie.

Le rapport fournit en fin de compte un aperçu statistique soigneusement élaboré, mais il s’arrête à mi-chemin entre le diagnostic et les propositions politiques concrètes.