Tunisie et Chine : une décennie d’opportunités manquées

De l’échange Chedly Ayari à l’accord douanier de 2026 : anatomie d’une relation à sens unique

Le 1er mai 2026, tous les produits tunisiens pourront désormais entrer en Chine en franchise de droits. L’ambassadeur Wan Li l’a annoncé à la radio nationale le 28 janvier 2026, décrivant une « dynamique croissante ».

Cependant, les données officielles de l’INS racontent une histoire différente : une relation commerciale structurellement déséquilibrée, une opportunité monétaire manquée il y a huit ans et un pays qui court après un train qu’il a déjà lâché.

Un déséquilibre massif et documenté

Les chiffres officiels du commerce extérieur (INS, 12 avril 2026) sont clairs :

Sur une base annualisée du premier trimestre 2026 : 113 millions de dinars d’exportations contre 11 072 millions de dinars d’importations, soit 1 dinar exporté pour 98 dinars importés.

Entre 2024 et 2025, les importations en provenance de Chine ont bondi de +60,9 %, tandis que les exportations ont diminué. C’est à partir de ce point bas que l’accord douanier est censé fonctionner.

T1 2026 : un signal positif fragile

Les données du premier trimestre 2026 montrent une nouvelle évolution : les exportations tunisiennes vers la Chine ont augmenté de +88% (de 15,0 à 28,2 millions de dinars), tandis que les importations ont diminué de −7,3%. Le déficit trimestriel s’est réduit de 232 millions de dinars.

Ce basculement coïncide avec une envolée des exportations d’huile d’olive (+38% au premier trimestre 2026, atteignant 1 991,6 millions de dinars) et la première expédition de 50 tonnes d’huile tunisienne arrivée au Hubei en mars 2026. L’accord commence à avoir un effet limité.

La prudence est cependant de mise : une hausse de +88% sur une base de 15 millions de dinars ne représente que +13,2 millions de dinars. Parallèlement, le secteur des mines, phosphates et dérivés a chuté de −20,3%, annulant une partie des gains.

L’accord douanier : une fenêtre de deux ans

L’opportunité n’est ouverte que jusqu’en mai 2028 pour la Tunisie, pays à revenu intermédiaire.

Même dans le meilleur des cas, la réduction du déficit reste marginale. Les importations chinoises, matières premières, biens d’équipement, produits manufacturés, sont structurelles et difficilement remplacées par les exportations tunisiennes.

Répondre aux normes chinoises, augmenter les volumes d’exportation et maîtriser la logistique sont des défis majeurs qui ne pourront être résolus en deux ans sans une stratégie nationale.

La Tunisie comme hub : l’opportunité silencieuse

La Tunisie bénéficie d’un accord de libre-échange avec l’UE. La Chine est confrontée à une augmentation des tarifs douaniers américains et européens. Les produits chinois assemblés en Tunisie et étiquetés « Fabriqués en Tunisie » pourraient entrer en Europe sans droits de douane. Ce mécanisme, déjà utilisé par le Maroc, pourrait attirer des IDE, des emplois industriels et des transferts de technologies.

Les données du commerce extérieur du premier trimestre 2026 confirment la base : 11.628,1 millions de dinars d’exportations vers l’UE en un seul trimestre, soit 71,5% des exportations totales. L’infrastructure existe; la politique industrielle pour en tirer parti ne le fait pas.

Phosphates : réelle opportunité, réel risque

L’ambassadeur Wan Li a souligné l’intérêt chinois pour l’extraction du phosphate tunisien. Cependant, le premier trimestre 2026 montre déjà une baisse de −20,3 % des exportations du secteur, mettant en évidence la fragilité structurelle et le sous-investissement.

La Chine pourrait apporter des capitaux, de la technologie et des réseaux de distribution asiatiques. Cependant, le risque est tout aussi réel : un modèle de « matières premières pour infrastructures » où la valeur ajoutée est captée à l’étranger tandis que la Tunisie fournit des ressources. Les engagements environnementaux doivent être juridiquement contraignants et non simplement déclarés.

L’échange Chedly Ayari : une occasion manquée

En décembre 2016, Chedly Ayari, alors gouverneur de la Banque centrale, a signé à Pékin un mémorandum avec son homologue chinois sur un échange de devises entre le dinar et le yuan.

Un tel mécanisme aurait permis à la Tunisie de payer ses importations chinoises en yuans au lieu de dollars américains, préservant ainsi ses réserves de change et réduisant le risque de change.

Les données chronologiques sont claires : l’accord a été signé, mais la Tunisie ne l’a finalement pas activé. Parallèlement, le Maroc a conclu en 2016 un swap de yuans de 10 milliards de dollars qui reste opérationnel.

Au taux estimé de 1 TND = 2,35 CNY, financer ne serait-ce qu’une partie des 11 milliards de dinars d’importations tunisiennes en yuans aurait pu permettre d’économiser des centaines de millions de dollars par an en réserves de change.

Quatre outils, une stratégie possible

Les instruments disponibles sont complémentaires :

– Accord douanier (accès au marché)

– Stratégie de pôle industriel (création de valeur)

– Partenariats Phosphate (ressources + technologie)

– Swap de devises (stabilité financière)

Individuellement, ils sont insuffisants. Ensemble, ils pourraient remodeler la relation.

Deux ans pour éviter un autre train manqué

Le premier trimestre 2026 confirme à la fois deux réalités : le déséquilibre reste massif (1 à 98, avec un déficit trimestriel de 2,74 milliards de dinars), mais des premiers signes de rééquilibrage existent (exportations +88%, importations −7,3%).

La tendance est là. La stratégie n’est pas encore là.

L’histoire de l’échange de Chedly Ayari n’est pas anecdotique. Il symbolise une relation dans laquelle les décisions arrivent tardivement et les gains viennent ailleurs.

Sans une stratégie nationale coordonnée entre la politique commerciale, la Banque centrale et l’industrie, la Tunisie risque d’exporter un peu plus d’huile d’olive vers Shanghai tandis que la Chine accapare la chaîne de valeur ailleurs, des phosphates aux infrastructures.