Tunisie : Économie souterraine, un trou noir engloutissant près d’un quart du PIB

Trente-neuf virgule zéro huit pour cent. C’est la part moyenne du produit intérieur brut (PIB) tunisien absorbée par l’économie souterraine sur une période de 35 ans, de 1988 à 2023, selon une étude publiée en mars 2026 dans la Revue africaine de développement, la revue de la Banque africaine de développement. Ce chiffre place la Tunisie parmi les économies les plus informelles de la région méditerranéenne.

Mais ce diagnostic n’est plus seulement académique. Elle se traduit également en temps réel par un indicateur monétaire peu discuté : le volume des billets en circulation.

29 milliards de dinars hors système bancaire

Selon les données de la Banque centrale de Tunisie, la valeur des billets en circulation a atteint 29,05 milliards de dinars au 22 mai 2026, contre 23,79 milliards de dinars une année auparavant, soit une hausse de 22,1%.

Rapporté au PIB, ce montant représente 16,4 % de la richesse nationale circulant en dehors du système financier formel, au-delà de la traçabilité bancaire, de la fiscalité et du contrôle réglementaire.

Officiellement, l’essor du recours aux espèces est attribué à plusieurs facteurs convergents : l’approche de l’Aïd al-Adha, qui stimule les dépenses des ménages ; l’inflation, qui augmente mécaniquement la valeur des transactions ; et la récente mise en œuvre d’augmentations de salaires, qui a incité la banque centrale à injecter des liquidités supplémentaires dans l’économie. Des informations faisant état de pénuries d’argent liquide dans certains distributeurs automatiques ont circulé sur les réseaux sociaux, mettant en évidence une demande dépassant la capacité normale de distribution. De nouvelles augmentations sont attendues pendant l’été et la période des fêtes.

Derrière ces facteurs temporaires se cache une réalité structurelle plus profonde : une part croissante des transactions économiques en Tunisie est délibérément effectuée en espèces pour rester hors de portée des autorités fiscales et bancaires.

Une économie structurellement informelle

L’étude de la BAD menée à l’aide du modèle économétrique MIMIC (Multiple Indicators Multiple Causes), un outil largement reconnu pour mesurer l’activité économique cachée, conclut que la Tunisie est une économie « structurellement informelle ».

L’économie souterraine a tendance à diminuer légèrement pendant les périodes de stabilité, mais elle se développe fortement pendant les crises. Lors du confinement dû au COVID-19 en 2020, il a atteint un niveau record de 46,62 % du PIB. Après la Révolution de 2011, l’informalité est restée 6,6 points de pourcentage au-dessus de sa trajectoire attendue pendant huit années consécutives.

L’organisme de recherche World Economics, basé à Londres, estime que l’économie souterraine représentera 31,6 % du PIB en 2025, ce qui équivaut à environ 67 milliards de dollars en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA). Bien que plus prudente, cette estimation place toujours la Tunisie dans la fourchette supérieure de la région.

Pendant ce temps, la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale, dans son rapport de janvier 2026 Le secteur cachéestime que 72 % de la main-d’œuvre du monde arabe, soit environ 44,9 millions de personnes, travaillent en dehors des cadres réglementaires, des systèmes de protection sociale et des mécanismes d’inclusion financière. Les jeunes, les femmes et les travailleurs âgés sont touchés de manière disproportionnée.

Qui sont les travailleurs informels en Tunisie ?

Les données de l’Organisation internationale du travail et de la Banque mondiale, citées par le projet « Nahkiw Iqtisad » financé par l’UE, fournissent une image claire.

En 2019, environ 1,6 million de Tunisiens, soit 44,8 % de la population active, étaient employés dans le secteur informel. Les trois quarts travaillaient dans l’agriculture, la construction et le commerce, tandis que 87 % gagnaient moins de 600 dinars par mois.

Selon les chiffres actualisés publiés par l’Observatoire national tunisien de l’emploi et des travailleurs qualifiés en mars 2026, l’informalité touche désormais 36 % de la population active, avec des disparités notables :

39 % chez les hommes, contre 27 % chez les femmes ;

70 % parmi les travailleurs indépendants ;

52% chez les moins de 30 ans.

Le profil type du travailleur informel en Tunisie est celui d’un homme jeune et peu qualifié, 83% des concernés n’ayant aucune qualification formelle.

Les entreprises formelles sous pression

Le coût de l’informalité va bien au-delà de la perte de recettes fiscales. Cela crée également une concurrence déloyale pour les entreprises qui respectent la réglementation.

Dans son premier rapport national sur les entreprises tunisiennes, publié en décembre 2025, l’Institut arabe des dirigeants d’entreprises (IACE) révèle que 63,7% des petites et moyennes entreprises (PME) se sentent fortement touchées par la concurrence de l’économie informelle, contre 36,9% des grandes entreprises.

L’écart entre l’activité économique et l’enregistrement fiscal est frappant. Sur plus de 824 000 unités économiques identifiées, seules 170 000 sont fiscalement actives et 103 000 seulement déposent effectivement des déclarations de revenus. Près de 87,5 % sont des microentreprises sans salariés.

En conséquence, le secteur privé formel contribue à lui seul à 53 % des recettes fiscales totales de l’État, augmentant ainsi la pression sur les entreprises conformes tout en creusant les disparités entre les opérateurs économiques.

Le marché automobile : un baromètre de l’informalité

Aucun secteur n’illustre mieux cette réalité que le marché automobile.

Au premier trimestre 2026, la Chambre nationale des concessionnaires et constructeurs automobiles de Tunisie a enregistré 6 869 véhicules vendus via les canaux du marché parallèle, en hausse de 23,1% par rapport à la même période en 2025.

Ces ventes représentent près du tiers des 21 334 immatriculations de véhicules neufs enregistrées au cours du trimestre.

Autrement dit, un véhicule sur trois est entré sur le marché en dehors des réseaux de distribution officiels, échappant à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), aux contrôles techniques et aux garanties constructeurs.

Un projet de loi pour changer la donne

Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement tunisien prépare un projet de loi visant à intégrer l’économie parallèle et à lutter contre l’évasion fiscale.

Le cadre proposé permettrait aux opérateurs informels d’ouvrir des comptes bancaires en dinars ou en devises étrangères dans le cadre d’un processus de régularisation progressive. Le projet de loi devrait être déposé dans les prochains mois.

L’initiative est prometteuse. Cependant, l’étude de la BAD met en lumière une réalité inconfortable : chaque crise majeure a élargi le secteur informel plutôt que de le réduire.

Pour que la législation modifie la trajectoire, elle devra s’attaquer aux causes profondes de l’informalité, de la forte pression fiscale sur les entreprises formelles, du coût d’entrée dans l’économie légale, de la faiblesse des systèmes de protection sociale et de la méfiance profondément ancrée à l’égard des institutions.

Dans le cas contraire, les 29 milliards de dinars en circulation hors du système bancaire continueront de croître, et la part substantielle du PIB qui reste hors de portée de l’économie formelle restera hors de vue et hors de contrôle.