Sonia Mbraek

Sonia Mbarek est Prix Fatima al-Fihriya pour la promotion de l’accès de la femme à la formation et aux responsabilités professionnelles en Méditerranée. Chercheuse associée à l’Institut International d’Etudes Avancées du Collegium de Lyon, elle vient de présider un colloque organisé par la chaire UNESCO : ” mémoire et Interculturalité “. L’occasion pour 1001 Tunisie d’évoquer la situation des femmes en Tunisie, celui des réformes nécessaires au développement des artistes… Interview conduit par Amel DJAIT

1001Tunisie : Qu’est-ce que l’interculturalité ?

Sonia Mbarek : Pour moi l’interculturalité se définit comme l’approfondissement de la connaissance réciproque des cultures. Elle nous permet de mieux nous connaitre, ce qui suppose également la reconnaissance de la culture de l’autre et de ces différences. Je crois que l’interculturalité est essentielle pour nous tous, car elle nous réconcilie avec notre humanité. Celle-ci est à plus d’un titre la réplique contemporaine de ce qu’affirmait le père de la sociologie Ibn Khaldoun, dans ses prolégomènes voilà des siècles « الانسان مدني بالطبع ». L’interculturalité, c’est pour moi l’essence du partage et du vivre ensemble. Elle se base sur le respect des droits humains(politiques ,civils, culturels économiques et sociaux). 

Quelles étaient les problématiques évoquées durant le colloque ” Mémoire et Interculturalité ” ? Pourquoi vous ?

La chaire à fait appel à moi et c’est un honneur, en tant que femme tunisienne et citoyenne du monde, engagée de par ma formation pluridisciplinaire, de juriste, de politologue et d’artiste pour la paix et la justice entre les peuples. Mon rôle était de sensibiliser autour de l’impact de la culture et de l’éducation, pour accompagner les efforts de la communauté internationale en matière de la jurisprudence des juridictions pénales, internationales et nationales, dans la prévention et la répression du crime de génocide. C’est toujours ce pourquoi je me suis battu à travers mon art, mes conférences et ma position de femme. 

Pour combattre les crimes contre l’humanité, un dispositif juridictionnel est incontournable. Celui-ci n’est pas suffisant, car il s’agit selon moi, de doter les populations, femmes, hommes et enfants, des droits culturels, économiques, sociaux et politiques. Ces droits humains constituent des outils essentiels pour immuniser les populations contre les discours nationalistes, fascistes, du passé et du présent, d’ici et d’ailleurs. Ce sont eux qui exacerbent les conflits entre les peuples et contribuent à faire que les conflits du passé restent présents, de sorte que le vivre ensemble entre les peuples, ou au sein même d’un même pays, deviennent impossible.

Quel sens le monde aurait-il à l’horizon 2030, si les valeurs universelles de respect de la dignité humaine sont encore bafouées ?

Mon principe rejoint ce que disait Paul Eluard : « les hommes sont faits  pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer ». J’ai d’ailleurs formulé le vœu, à l’occasion de ce colloque international, que nous puissions nous mobiliser contre les crimes du génocide. Cela doit devenir une priorité internationale ! Quel sens le monde aurait-il à l’horizon 2030, si les valeurs universelles essentielles et existentielles de respect de la dignité humaine, où qu’elles soient, de toute nationalité et de toute religion, soient encore bafouées ?

Quels sont vos défis actuels et prochains ?

Je travaille depuis des années sur la question des politiques culturelles en général et surtout au Maghreb et en Afrique, face au paradigme de la transition démocratique. A ce titre, j’ai été sélectionnée pour un séjour scientifique (2019-2020) et en tant que chercheur enseignante en sciences politiques, de l’Université de TUNIS (ISMT) par le réseau des Instituts d’Etudes Avancées par le Collegium de Lyon, ainsi que par le Centre Max Weber de Sociologie. 

 Mon objectif est tout d’abord la contribution à l’évaluation des politiques culturelles maghrébines. Ensuite, j’agis pour l’identification des nouveaux enjeux qui traversent le fonctionnement des différentes filières culturelles dans leurs aspects institutionnels, professionnels, économiques et de politiques publiques. Je présente dans ce cadre précis des conférences et des séminaires multiples en France. J’y développe mon projet autour des politiques culturelles maghrébines, lancées en Tunisie, à la Faculté de Droit et de Sciences Politiques de TUNIS El Manar. 

Quelle est votre actualité ? Avez-vous des publications en cours ?

Deux livres sont en cours de rédaction. Le premier est consacré à la gouvernance culturelle multi-niveaux. Le deuxième est consacré à la relecture et critique de la Théorie du “Clash des Civilisations” de Samuel Huntington. Mon livre ” Statut du musicien en Tunisie “, publié chez l’Harmattan en France en février 2018, sera présenté dans le cadre des séminaires académiques du centre Max Weber de Lyon. D’autres publications sont en cours de réflexion ou de rédaction. Je participe, quand je peux au rayonnement de l’image de la Tunisie par des radios-conférences, des ateliers de réflexions, etc.

Interprète, enseignante, ex-ministre, vous êtes un symbole de la femme qui réussit. Que pensez vous de la situation de la femme en Tunisie ?

Au-delà de l’évolution réelle de la situation des droits des femmes, en comparaison avec les pays voisins arabes et autres,  il faut sortir des clichés, et accepter le leadership féminin. Les mouvements de féminismes autonomes et associations de tous bords, ont gagné en visibilité grâce à la transition politique en Tunisie. Elles ont montré également que le processus de transition démocratique ne pourrait aboutir sans l’apport des femmes et ce, à tous les niveaux. 

Néanmoins, beaucoup reste à faire au niveau culturel, pédagogique et institutionnel, puisque la Tunisie est classée au 126e rang (sur 144 pays) dans le rapport Davos 2016 sur l’égalité de genre. Si dans la constitution de 2014, l’État s’est engagé à protéger les droits acquis de la femme et a œuvrer à les renforcer et les développer, quelques chiffres pointent du doigt des déséquilibres certains, comme l’écart des salaires hommes-femmes qui est de 40 % dans les très petites entreprises et de 25,4 % dans le secteur privé.

Un autre chiffre est également significatif. C’est celui de l’enseignement supérieur en Tunisie, où les femmes qui représentent 67 % des diplômés, sont à environ 41 % au chômage contre 21,4 % pour les hommes. Sans parler de la représentativité féminine dans les hauts postes administratifs et politiques, qui reste marginale. 

Au-delà de l’évolution réelle de la situation des droits des femmes, en comparaison avec les pays voisins arabes et autres,  il faut sortir des clichés, et accepter le leadership féminin… Néanmoins, beaucoup reste à faire

Il est temps de voir des femmes à la tête des ministères régaliens, comme la justice, l’intérieur, les affaires étrangères… Les compétences tunisiennes féminines ne manquent pas. Il faut se débarrasser de cette vision caricaturale qui amoindrit le rôle des femmes en politique. N‘est-ce pas une question de révolution culturelle autant que des mentalités et des pratiques ? Beaucoup d’efforts restent à faire en la matière même si la femme tunisienne à gagné plusieurs combats.

La reconnaissance de la capacité féminine à gérer, et la non-instrumentalisation des profils féminins est un défi majeur. Le rôle des associations et des institutions doit converger vers une responsabilisation des femmes et des hommes. Cela commence sur la manière avec laquelle nous éduquons nous nos enfants.

Je suis pour l’engagement féminin au niveau régional maghrébin, méditerranéen et africain. Celui-ci serait une alternative qui s’inscrirait au cœur de la conciliation entre l’authenticité et la modernité, dont la femme serait l’acteur social central. C’est par la créativité et l’innovation que la femme peut non seulement s’imposer, mais également changer les mentalités.

Mobilisons-nous, non pas contre les hommes, mais contre l’obscurantisme et l’ignorance, la médiocrité et les idées reçues. C’est par la créativité et l’innovation que la femme peut non seulement s’imposer, mais également changer les mentalités.

Quel regard portez-vous sur la scène créative tunisienne ?

Par les arts, les femmes tunisiennes peuvent exprimer leur autonomie et révéler les nouveaux questionnements qui les interpellent : L’instrumentalisation du corps de la femme, la femme politicienne (idées reçues, l’égalité dans l’héritage soulevée par la commission COLIBE). Mobilisons-nous, non pas contre les hommes, mais contre l’obscurantisme et l’ignorance, la médiocrité et les idées reçues.

Où en sont les grands dossiers relatifs aux droits des artistes dans notre pays ?

D’abord, il faut savoir que la question du statut de l’artiste était parmi les actions prioritaires de mon mandat en tant que Ministre de la culture, à côté de la remise en place des travaux de la Cité de la Culture. Mon autre dossier était celui de la promotion et la sauvegarde des droits culturels en milieux pénitentiaires.

A ce titre, j’ai constitué un comité d’experts qui avant la charge d’écrire un projet dont l’objectif initial était d’améliorer la situation professionnelle, sociale et économique des artistes. Nous avons pensé à la mise en œuvre de nouvelles mesures portant sur la reconnaissance de la triple dimension du statut professionnel de l’artiste et de ce qui en découle. Nous avons donc travaillé sur le droit au travail, les droit sociaux et les droits d’auteurs, tels qu’énoncés dans la recommandation de l’UNESCO, sur la condition de l’artiste et la constitution tunisienne du 26 Janvier 2014, Article 41 et 42, et le plan de développement 2016-2020.

Les Objectifs du projet de loi portait sur

  1. La libéralisation de l’accès à la profession artistique.
  2. Le soutien du droit de l’artiste à la formation et au développement de ses compétences artistiques, notamment en facilitant la circulation transfrontalière des artistes, en tant que moyen de promouvoir la diversité culturelle et le dialogue interculturel.
  3. L’Amélioration et la consécration du droit au travail et des droits sociaux de l’artiste. Pour cela, le projet de loi proposait la révision ou l’abrogation du système des cartes professionnelles, dans les versions actuelles. Celles-ci étaient devenues désuètes et discriminatoires.
  4. La généralisation de l’accès au régime de la sécurité sociale et de retraite à toutes les professions artistiques, en abandonnant la condition d’exercice de l’activité culturelle à titre permanent, pour bénéficier de la sécurité sociale. 
  5. L’inclusion des cotisations sociales aux contrats artistiques.
  6. L’institution d’un minimum vital équivalent à 2 ou 3 fois le SMIG 
  7. Une date à retenir, le 11 août 2016, j’ai présenté, au cours d’une journée d’étude sur le statut de l’artiste, le projet de loi à la population artistique et culturelle venues par centaines, en demandant des recommandations pour aboutir à un projet finalisé et surtout validé par les différentes sphères du secteur culturel et artistique. J’ai transmis fin Août 2016 tout le projet à mon successeur au ministère, pour continuer à débattre avec la société artistique. 

Tout cela évoque une révolution culturelle. Qu’est ce que celle-ci représente pour vous ?

C’est vraiment de révolution que nous avons cruellement besoin, celle sans quoi tout processus de transition restera inachevé. Il nous faut une révolution culturelle pour changer les pratiques et les mentalités, au niveau individuel et collectif, et pour apporter tout le sens et la puissance de la démocratie, en tant que pratiques politiques et sociales, en s’appuyant sur un socle de valeurs à partager.

Cela se passe par le renouvellement des répertoires d’actions collectives et des discours politiques, les processus de mobilisations et d’engagements citoyens. En conclusion, aimer son pays, c’est travailler en étant créatif et innovateur, où que l’on soit, et quelque soit son poste, responsabilité ou rôle.