Qui finance le plus l’État tunisien sur le marché financier ? Voici le classement

La Banque mondiale est de loin le premier prêteur de la Tunisie, avec un encours d’engagements de 14,1 milliards de dinars tunisiens, ce qui représente 19 % du stock total de la dette extérieure du pays. La Banque africaine de développement arrive en deuxième position avec 8,1 milliards de dinars, suivie du Fonds monétaire international avec 5,3 milliards de dinars, même si les relations avec le FMI sont au point mort depuis plusieurs mois, voire plus.

Afreximbank gagne également du terrain avec 5 milliards de dinars. Les prêteurs multilatéraux représentent ensemble 64,9 % du stock total de la dette extérieure de la Tunisie.

61% des bons du Trésor détenus par les banques locales

Sur le plan intérieur, dans un contexte de dépendance bancaire croissante à l’égard de la dette souveraine, l’encours des Bons du Trésor (BTA) a atteint 28,4 milliards de dinars en septembre 2025, en hausse de 72% sur une seule année.

Face aux difficultés d’accès aux financements étrangers, le Trésor a considérablement augmenté les émissions de BTA. Les institutions financières locales, notamment les banques et les compagnies d’assurance, restent les principaux souscripteurs.

Les titres souverains représentaient 18,8% du total des actifs bancaires en décembre 2025, contre 10,6% en 2020. La croissance annuelle de ce portefeuille a atteint un record de 22,4% en 2025, tandis que les prêts aux entreprises privées n’ont augmenté que de 2,6%.

Les banques tunisiennes détiennent 61% de l’encours des bons du Trésor. Sur 28,4 milliards de dinars en BTA, cela représente environ 17,3 milliards détenus par les banques.

BNA : premier prêteur de l’État par structure

Le portefeuille d’investissements de la Banque nationale agricole (BNA) est passé de 7,8 milliards à plus de 9,3 milliards de dinars en un an, une hausse explicitement attribuée à l’acquisition massive de bons du Trésor.

En décembre 2025, l’État a réglé partiellement la dette de l’Office des céréales envers la BNA, d’un montant d’un milliard de dinars. Près de la moitié, soit 457,5 millions de dinars, a été réinvestie en bons du Trésor à 10 ans au taux d’intérêt de 9,4%.

Le mécanisme est simple : l’État rembourse la banque et la banque refinance l’État.

BNA ne choisit pas librement ce positionnement. L’État détient 35 % de la banque et la BNA a toujours supporté les dettes d’entreprises publiques en difficulté, notamment l’Office des céréales et le secteur agricole.

Avec 21,4% de prêts non performants, la BNA est confrontée à des niveaux de risque particulièrement élevés, ce qui explique en partie son évolution vers des actifs plus sûrs, les titres publics. Il s’agit moins d’une stratégie que d’une évolution vers le seul actif perçu comme stable.

BIAT : premier financier privé par choix délibéré

Le portefeuille d’investissement de la BIAT a atteint 7,08 milliards de dinars, représentant plus de la moitié de son encours de crédits à la clientèle. En 2015, ce portefeuille s’élevait à seulement 321 millions de dinars.

La part des revenus générés par le portefeuille d’investissement dans le produit net bancaire est passée de 3% à 34% en dix ans.

La BIAT n’est pas une banque captive. Elle maintient un bilan sain, une liquidité record (LCR de 668%), et une base de dépôts de 22,3 milliards de dinars. S’il alloue 7,08 milliards de dinars aux titres souverains au lieu de financer l’économie, il reflète une stratégie de gestion privilégiant la sécurité du bilan et la conformité réglementaire, un choix très rentable, avec des revenus de portefeuille atteignant 536 millions de dinars en 2025, soit 34% du produit net bancaire.

STB : publiquement captive, sous-capitalisée, mais engagée

La Société Tunisienne de Banque (STB) a renforcé sa présence sur le marché financier avec une hausse de 18,4% de son portefeuille titres qui a atteint 4,5 milliards de dinars à la mi-2025. Il s’agit pour l’essentiel de bons du Trésor, confirmant le rôle stratégique de la banque dans le financement de la dette publique.

Comme la BNA, la STB est une banque publique dont le portefeuille souverain reflète moins un libre choix qu’une directive implicite.

La banque souffre également de cette exposition, avec un rendement des fonds propres de seulement 3,5% au premier semestre 2025, des prêts non performants à 20,4% et une couverture insuffisante à 64,3%.

Prêts syndiqués en devises : la BIAT domine

Parmi les opérations publiques et documentées, l’offre de crédit la plus importante est venue de la BIAT, avec 120 millions d’euros et 100 millions de dollars. Attijari Bank Tunisie, Amen Bank, Al Baraka Bank Tunisie, Zitouna Bank et Wifak International Bank ont ​​participé avec des contributions en devises beaucoup plus modestes. Les banques publiques n’ont pas dépassé l’équivalent de 25 millions de dinars chacune.

Sur les prêts syndiqués en devises, la BIAT n’est confrontée quasiment à aucune concurrence, ni de la part des banques privées, ni de la part des banques publiques.

Verdict final

La BNA finance l’État tunisien le plus en obligations et titres du Trésor intérieur, avec 9,3 milliards de dinars, en grande partie en raison des contraintes structurelles en tant que banque publique.

La BIAT, quant à elle, est le premier financier privé de l’Etat en bons du Trésor, avec 7,08 milliards de dinars, traduisant une stratégie volontariste de gestion de bilan.

C’est également la banque qui fournit le plus grand financement en devises à l’État par le biais de prêts syndiqués, loin devant tous ses concurrents.

Dans l’ensemble, la BNA finance davantage l’État en termes de volume intérieur brut. Mais la BIAT apparaît comme l’institution dont l’engagement auprès de l’État est le plus stratégique et délibéré. Sur le segment des devises, elle n’a pas de rival sur la place financière tunisienne.

Attijari Bank Tunisie : le grand absent des financements souverains

Le paradoxe est frappant. Attijari Bank est la deuxième banque privée de Tunisie en termes d’actifs, de produit net bancaire et de résultat net. En toute logique, elle devrait figurer parmi les principaux financiers de l’État. En réalité, elle arrive en quatrième position, derrière deux banques publiques, la BNA et la STB, et une banque privée, la BIAT, avec un écart considérable.

Avec seulement 1,92 milliard de dinars de titres souverains contre 9,3 milliards pour la BNA et 7,08 milliards pour la BIAT, Attijari finance l’État trois à cinq fois moins que ses concurrents directs, malgré une taille de bilan comparable.

Dans les crédits syndiqués en devises, la différence est encore plus prononcée : lors du crédit syndiqué 2021, la BIAT a apporté 120 millions d’euros et 100 millions de dollars, tandis qu’Attijari n’a apporté que 35 millions d’euros.

Trois raisons structurelles expliquent cette attitude prudente

Le premier est la structure actionnariale. Attijari bank est une filiale d’Attijariwafa bank, elle-même contrôlée par Al Mada, le fonds royal d’investissement marocain. Sa gestion des liquidités en devises et son exposition souveraine sont donc en partie soumises à des décisions au niveau du groupe.

Une exposition massive aux bons du Trésor tunisien ou aux emprunts souverains en devises représente un risque de concentration sur un souverain noté Caa1 par Moody’s, ce qu’une maison mère cotée opérant selon les normes Bâle III ne peut ignorer.

La seconde est stratégique. Le portefeuille d’investissements d’Attijari a progressé de 24,5% pour atteindre 2,4 milliards de dinars, reflétant une réorientation progressive vers les titres publics dans un contexte de faible demande de crédit.

La banque privilégie de plus en plus les bons du Trésor par rapport aux prêts, adoptant une posture défensive pour protéger son bilan, même aux dépens de la croissance et de son rôle économique.

Le troisième concerne la capacité en devises. La BIAT a été désignée meilleure banque tunisienne sur le marché des changes pendant cinq années consécutives par Global Finance.

Sa capacité à mobiliser des euros et des dollars à travers la diaspora tunisienne, les exportateurs et les réseaux de correspondants internationaux est structurellement plus forte que celle d’Attijari, dont le modèle s’appuie davantage sur la clientèle corporate nationale. Prêter des devises à l’Etat nécessite d’y avoir accès et dans ce domaine, Attijari ne peut pas rivaliser.

Le résultat est paradoxal mais bien documenté : la deuxième banque privée de Tunisie n’est que le quatrième financier de l’État, derrière deux banques publiques et une institution privée. Ce n’est pas nécessairement une critique.

Face à une BNA contrainte par l’État et à une BIAT qui renforce volontairement son exposition aux bons du Trésor au détriment des prêts productifs, la prudence d’Attijari pourrait finalement s’avérer la stratégie la moins risquée.