Nucléaire : l’Europe fait marche arrière, l’Italie rejoint le mouvement – ​​et qu’en est-il de la Tunisie ?

Trente-six ans après avoir fermé ses dernières centrales nucléaires, l’Italie remet le secteur en mouvement.

Le 13 mai 2026, lors de l’heure des questions du premier ministre au Sénat, Giorgia Meloni a annoncé que « d’ici l’été, la loi d’habilitation sera adoptée et les décrets d’application seront publiés pour fournir le cadre juridique nécessaire à la reprise de la production d’énergie nucléaire en Italie ». Il s’agit d’une rupture historique pour un pays qui a rejeté l’énergie nucléaire à deux reprises par référendum – d’abord en 1987 après Tchernobyl, puis en 2011 après Fukushima.

Le développement est loin d’être isolé. Partout en Europe, le paysage change. La guerre en Ukraine, la crise du gaz, la flambée des prix de l’électricité et le déclin industriel ont brisé des tabous de longue date au cours des quatre dernières années. La Commission européenne, autrefois prudente sur la question, estime désormais que l’Union européenne aura besoin de 241 milliards d’euros d’investissements nucléaires d’ici 2050, selon son 8e Programme illustratif nucléaire (PINC).

Italie : le retour du fils prodigue

Dans les années 1960, l’Italie exploitait quatre centrales nucléaires, comptait des ingénieurs de renom et nourrissait de véritables ambitions nucléaires. Puis vint Tchernobyl. En 1987, un an après la catastrophe, les Italiens ont voté pour l’abandon de l’énergie nucléaire. Trois ans plus tard, en 1990, les derniers réacteurs opérationnels du pays – Caorso et Trino Vercellese – étaient fermés.

L’histoire a failli reprendre en 2010, lorsque Silvio Berlusconi relancé tranquillement un programme nucléaire. Mais le destin est intervenu : six mois plus tard, Fukushima frappait. Le 12 juin 2011, un nouveau référendum a confirmé une sortie du nucléaire prétendument « définitive » avec 94 % d’approbation. Si la politique enseigne une leçon, c’est qu’aucune décision n’est jamais vraiment définitive. La crise énergétique de 2022 a tout changé. Les prix de l’électricité en Italie sont devenus parmi les plus élevés d’Europe, l’industrie a tiré la sonnette d’alarme et l’opinion publique a progressivement changé.

Le rythme s’est depuis accéléré : une motion parlementaire en faveur de la relance du nucléaire a été votée en mai 2023, une loi-cadre a été approuvée en Conseil des ministres le 2 octobre 2025, suivie par l’annonce de Meloni le 13 mai 2026. Une nuance importante demeure : le projet de loi est encore en première lecture à la Chambre des députés, et plusieurs observateurs italiens notent que l’objectif « avant l’été » du gouvernement reflète autant une ambition politique qu’un calendrier législatif ferme. Le texte devrait parvenir à Montecitorio d’ici fin mai avant d’être soumis au Sénat.

L’Italie doit tout reconstruire, y compris son autorité de sûreté nucléaire, dissoute en 1990. Avant que le premier béton ne soit coulé, il faudra probablement au moins une décennie. Le futur paysage nucléaire italien s’articulera probablement davantage autour des SMR (petits réacteurs modulaires) que des grands réacteurs EPR. Start-up franco-italienne newcleo, fondée par un entrepreneur italien Stefano Buonose positionne déjà dans le secteur.

Allemagne : le grand regret

À l’autre extrémité du spectre énergétique européen, l’Allemagne reste attachée à sa décision de 2011. Le 15 avril 2023, les trois derniers réacteurs en service du pays – Isar 2, Emsland et Neckarwestheim 2 – ont été définitivement déconnectés, mettant ainsi fin à six décennies de production d’énergie nucléaire allemande.

Trois ans plus tard, les conséquences s’avèrent douloureuses. L’Allemagne est désormais confrontée à des prix de l’électricité parmi les plus élevés de l’Union européenne, son secteur industriel est sous pression et ses émissions de CO₂ ne diminuent que marginalement malgré les milliards investis dans la transition énergétique. En janvier 2026, lors de la réception du Nouvel An pour les milieux d’affaires à Halle/Saale, la Chancelière Frédéric Merz a rompu le silence, qualifiant la sortie du nucléaire de « grave erreur stratégique » et qualifiant la transition allemande de « la transition énergétique la plus coûteuse au monde ».

Deux mois plus tard, le 10 mars 2026, lors du Sommet de l’énergie nucléaire à Paris, Ursula von der Leyen — Président de la Commission européenne et ancien ministre de Angela MerkelLe gouvernement de l’Union européenne a adopté un ton similaire : « cette réduction de la part de l’énergie nucléaire était un choix, et je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe de se détourner d’une source d’énergie fiable, abordable et à faibles émissions. » Ce revirement est particulièrement frappant étant donné son rôle au sein du gouvernement allemand qui a supervisé l’élimination progressive de 2011.

Pourtant, un retour n’est pas imminent. Les usines allemandes sont déjà en train d’être démantelées, les ingénieurs prennent leur retraite et même Merz reconnaît que cette décision est irréversible. Berlin mise désormais sur les SMR de demain, quitte à les acheter aux pays voisins. Pour une nation fière de son leadership industriel depuis longtemps, le revers est grave.

France : la reine du nucléaire européen contre-attaque

La France reste la première puissance nucléaire européenne et se classe parmi les leaders mondiaux aux côtés des États-Unis et de la Chine. À lui seul, il fournit une part importante de l’électricité nucléaire de l’Union européenne. Ses 56 réacteurs restent opérationnels, tandis que le réacteur EPR de Flamanville 3 a été raccordé au réseau en décembre 2024 après dix-sept ans de construction – pour un coût passé de 3 milliards d’euros à plus de 13 milliards d’euros, selon EDF.

La prudence entoure cependant le programme EPR2. Six nouveaux réacteurs sont prévus, avec une option pour huit supplémentaires sur les sites de Penly, Gravelines et Bugey. Pourtant, la construction effective ne devrait pas commencer avant 2027, pour une mise en service prévue entre 2035 et 2037. En février 2026, la Cour des comptes française a mis en garde contre les incertitudes entourant le projet et a recommandé de reporter la décision finale d’investissement.

La véritable innovation française réside peut-être ailleurs : le retour d’Arabelle Solutions sous le contrôle d’EDF après une vente controversée une décennie plus tôt, parallèlement à l’émergence d’une nouvelle génération de start-up SMR : Nuward (EDF/CEA/Naval Group), Otrera, newcleo, Stellaria, Hexana, Blue Capsule, Calogena et Jimmy. C’est au sein de cet écosystème industriel que se dessine aujourd’hui une partie de l’avenir nucléaire de l’Europe.

L’Europe de l’Est accélère, la Belgique change de cap

Si l’Italie fait la une des journaux, c’est en Europe centrale et orientale que le moteur nucléaire avance le plus rapidement. La République tchèque vise à doubler sa production nucléaire d’ici 2050. En juillet 2024, la société sud-coréenne KHNP a été sélectionnée pour construire deux nouveaux réacteurs APR1000 sur le site de Dukovany, dans le cadre d’un contrat estimé à environ 8 milliards d’euros par des sources industrielles, dans le cadre d’un projet d’expansion plus large évalué à 19 milliards de dollars.

Le projet n’a pas été exempt de turbulences. Suite à une plainte déposée par EDF, le tribunal régional de Brno a suspendu la signature du contrat le 6 mai 2025, tandis que la Commission européenne a ouvert une enquête au titre de la réglementation sur les subventions étrangères. Le gel a été levé à la mi-2025, même si un examen minutieux se poursuit. La première pelletée de terre est attendue en 2029, pour une mise en service prévue dans la seconde moitié des années 2030. Parallèlement, CEZ a signé un accord en mai 2026 avec Rolls-Royce SMR pour développer plusieurs petits réacteurs modulaires.

La Pologne, qui ne dispose actuellement d’aucun réacteur en activité, s’apprête à entrer dans le club nucléaire. Trois réacteurs AP1000 ont été commandés à l’américain Westinghouse pour la côte baltique. Une révolution pour un pays qui produit encore environ 70 % de son électricité à partir du charbon.

La Slovaquie a mis en service Mochovce 3 en 2023 et Mochovce 4 en 2026, tout en prévoyant également un nouveau réacteur Westinghouse à Bohunice. La Hongrie poursuit le projet Paks II aux côtés de Rosatom malgré les complications liées aux sanctions. La Roumanie, la Bulgarie, la Finlande et la Suède développent toutes leur parc nucléaire. Les Pays-Bas prévoient deux nouveaux réacteurs à Borssele.

La Belgique mérite une mention particulière. En 2003, le pays a adopté une législation appelant à une sortie complète du nucléaire d’ici 2025. Pendant deux décennies, le cap a tenu – jusqu’à ce que la réalité intervienne. En 2023, la durée de vie de Doel 4 et Tihange 3 a été allongée de dix ans. Puis, le 15 mai 2025, une large majorité au Parlement belge a voté l’abrogation de la loi d’élimination progressive de 2003.

« Après vingt-deux ans, nous disons adieu à la sortie du nucléaire », a déclaré le Premier ministre Bart De Wever. Depuis, la dynamique s’est encore accélérée. Le 30 avril 2026, le gouvernement belge et Engie ont formellement ouvert des négociations sur le transfert des activités nucléaires de l’opérateur français aux autorités belges, tout en suspendant immédiatement le démantèlement des réacteurs récemment arrêtés. Il s’agit peut-être du renversement politique le plus évident sur le continent.

Et la Tunisie ?

À première vue, ce débat européen peut paraître lointain. Ce n’est pas.

La Tunisie produit actuellement près de 95 % de son électricité à partir du gaz naturel, selon les dernières données 2025 de l’Energy Research Unit – un niveau extrême par rapport à n’importe quelle économie européenne. Paradoxalement, la part des énergies propres est tombée à 4 % du mix électrique en 2025, contre 4,4 % l’année précédente, malgré une capacité renouvelable installée multipliée par 2,5 au cours de la dernière décennie.

Le vrai problème est ailleurs. Plus de 60 % du gaz utilisé pour produire l’électricité tunisienne est importé, principalement via le gazoduc TransMed depuis l’Algérie. Le taux d’autosuffisance énergétique du pays est passé de 47% en 2023 à 45% en 2024, avant de baisser encore à 39% en 2025. La facture énergétique représente désormais environ 7% du PIB et compte pour plus de la moitié du déficit commercial.

Autrement dit, chaque augmentation des prix du gaz, chaque choc géopolitique affectant les hydrocarbures et chaque perturbation des flux énergétiques régionaux impactent directement la STEG, les finances publiques et in fine le pouvoir d’achat des Tunisiens.

C’est précisément pourquoi le débat en cours en Europe est important depuis Tunis. L’Italie, l’Allemagne et la Belgique redécouvrent le coût d’une dépendance énergétique mal calibrée. L’énergie nucléaire n’est évidemment pas une option à court terme pour la Tunisie – techniquement, financièrement ou politiquement. Mais le message de l’Europe va bien au-delà de l’énergie nucléaire elle-même : tout pays qui ne parvient pas à contrôler son mix énergétique finit par en payer le prix par une compétitivité affaiblie, un déclin industriel et des pressions sur les ménages.

Pour la Tunisie, le véritable enjeu n’est pas l’énergie nucléaire. Il s’agit de l’expansion rapide de l’énergie solaire à grande échelle – la Banque mondiale estimant le potentiel solaire du pays à 320 GW, soit 64 fois la demande nationale maximale – ainsi que de sources d’approvisionnement en gaz diversifiées et, plus largement, de souveraineté énergétique.

L’Europe nous rappelle, à sa manière, que la politique énergétique n’est jamais purement technique. C’est aussi – et peut-être avant tout – stratégique.