D’une institutrice de l’Isère à la déesse grecque Rhéa, en passant par une journaliste américaine et une journaliste égyptienne : l’histoire globale d’une fête marquée à de nombreuses dates à travers le monde
Ce dimanche 31 mai 2026, les Tunisiens fêtent leurs mamans. C’est la même date qu’en France, au Maroc, en Algérie et au Sénégal, mais pas le même jour qu’en Egypte, au Liban ou dans les pays du Golfe, qui ont célébré la fête des mères il y a plus de deux mois.
Curieusement, même au sein du monde arabe, la fête des mères est célébrée à des dates différentes selon les régions. Au niveau mondial, on dénombre une quinzaine de dates différentes pour l’occasion.
L’histoire de cette journée est en fait celle d’une succession de traditions – religieuses, politiques et culturelles – qui se chevauchent et dont chacune a laissé sa marque sur les calendriers de différentes parties du monde.
Racines anciennes : Rhéa, les Matronales et l’Église mère
Bien avant les bouquets et les cartes de vœux, l’idée d’honorer la maternité existait déjà dans plusieurs civilisations – mais pas encore sous le nom de « Fête des Mères » au sens moderne du terme.
Les Grecs honoraient Rhéa, mère des dieux, lors des cérémonies printanières. Les Romains célébraient les femmes mariées lors des Matronalia, célébrées le 1er mars. Au Moyen Âge, l’Angleterre chrétienne instituait le Mothering Sunday : le quatrième dimanche du Carême, à l’origine le jour où les croyants retournaient à leur « église mère », l’église où ils avaient été baptisés.
Au fil du temps, les domestiques et les apprentis profitèrent de ce jour de congé pour rendre visite à leur propre mère, et la tradition religieuse devint peu à peu une fête familiale.
Ces précédents culturels ont contribué à façonner l’imagerie associée à la célébration, mais sa forme moderne est bien plus récente.
Invention américaine d’Anna Jarvis en 1908
La fête des mères telle que nous la connaissons aujourd’hui est née au début du XXe siècle aux États-Unis. En 1908, Anna Jarvis organise la première célébration en hommage à sa mère et à son travail contre la mortalité infantile. En 1914, le président Woodrow Wilson reconnut officiellement cette date au niveau national.
Le modèle américain – célébrant les mères le deuxième dimanche de mai – s’est ensuite répandu dans le monde anglophone et au-delà, porté par l’influence culturelle américaine et par les fleuristes, qui y ont vu une opportunité commerciale sans précédent.
Ironiquement, Anna Jarvis elle-même finirait par lutter contre la commercialisation des vacances qu’elle avait créées.
Pour Jarvis, la célébration devait rester un moment intime : une lettre manuscrite à sa mère, un œillet blanc, un dimanche de réflexion. Elle s’est fermement opposée à son rachat par les fleuristes, les confiseurs et surtout les fabricants de cartes pré-imprimées. « Une carte imprimée ne veut rien dire sinon que vous êtes trop paresseux pour écrire à la femme qui a fait plus pour vous que quiconque au monde », a-t-elle dénoncé. À partir des années 1920, elle mène une guerre ouverte contre l’industrie qu’elle a involontairement créée : manifestations, procès, plaintes contre des associations caritatives vendant des œillets, et même une arrestation à Philadelphie en 1925. Elle dépense toute sa fortune familiale dans cette lutte, sans jamais gagner un centime sur le marché qu’elle a contribué à générer. Anna Jarvis est décédée en 1948 dans une maison de retraite, sans ressources – avec une dernière ironie : une partie de ses frais de soins aurait été payée anonymement par des fleuristes, ceux-là mêmes contre lesquels elle avait passé sa vie à se battre.
France : une fête de village et une reconnaissance officielle tardive
En France, l’histoire est différente. Une première cérémonie honorant les mères de famille nombreuse est organisée en 1906 par le village d’Artas, en Isère, à l’initiative de l’instituteur Prosper Roche. Puis, en 1918, après la guerre, Lyon rend hommage aux femmes qui ont perdu leurs enfants et leur mari.
L’objectif initial était démographique : favoriser les natalités après la Première Guerre mondiale, qui avait fortement décimé la population française. La célébration sera ensuite reprise par le régime de Vichy en 1941-1942, dans la même logique nataliste. Ce n’est qu’après la guerre qu’elle fut formellement codifiée : la loi du 24 mai 1950 fixa la fête des mères au dernier dimanche de mai, à moins qu’elle ne coïncide avec la Pentecôte, auquel cas elle serait décalée au premier dimanche de juin.
Pourquoi la France n’a-t-elle pas adopté la date américaine ? Principalement parce que la fête nationale de Jeanne d’Arc tombe le deuxième dimanche de mai. Ce chevauchement de calendriers a façonné, involontairement, l’exception française – et celle d’une partie du Maghreb.
Le cas tunisien : entre héritage français et identité maghrébine
C’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante pour la Tunisie. Plusieurs pays arabes, notamment l’Égypte, la Jordanie, le Liban, la Syrie et les États du Golfe, célèbrent la fête des mères le 21 mars, date symboliquement associée au printemps dans le monde arabe. Au Maghreb, la situation est cependant plus nuancée : la Tunisie, le Maroc et l’Algérie sont liés, dans la plupart des calendriers internationaux, au dernier dimanche de mai.
La date du 21 mars a une origine précise. En 1956, le journaliste égyptien Mustafa Amin a institué une « Fête des mères arabes », fixée de manière permanente à cette date comme symbole du renouveau printanier. Dans sa chronique d’Akhbar El Yom, la maternité était présentée comme un symbole de renouveau, en accord avec la signification saisonnière de cette période de l’année. L’idée a rapidement fait son chemin et s’est répandue dans une partie du monde arabe – mais pas dans tout le Maghreb.
La Tunisie, quant à elle, a conservé la date du dernier dimanche de mai, proche du calendrier français, ce qui la distingue des pays du Moyen-Orient qui la célèbrent le 21 mars. Les Tunisiens célèbrent donc la fête des mères aujourd’hui, dimanche 31 mai 2026, dans la lignée du dernier dimanche de mai.
Pour la diaspora, cette particularité fait que les Tunisiens vivant en Égypte, au Liban ou dans les pays du Golfe fêtaient déjà leur mère le 21 mars, tandis que ceux du Canada, des États-Unis, de Belgique ou de Suisse le faisaient le 10 mai. Les Tunisiens de France, du Maroc, d’Algérie et de Tunisie célèbrent le 31 mai.
Un tour du monde des dates et des coutumes
Le tableau suivant résume les principales dates en 2026 et illustre la diversité globale de la célébration :
| Pays/Région | Date en 2026 | Logique |
|---|---|---|
| Norvège | 8 février | Deuxième dimanche de février, tradition nationale |
| Royaume-Uni, Irlande | 15 mars | Dimanche des mères, quatrième dimanche du Carême |
| Russie, Albanie, Bulgarie | 8 mars | Journée internationale de la femme |
| Egypte, Liban, Jordanie, pays du Golfe | 21 mars | Tradition arabe lancée en Egypte en 1956, symbole du printemps |
| Espagne, Portugal | 3 mai | Premier dimanche de mai, tradition mariale catholique |
| États-Unis, Canada, Belgique, Suisse, Allemagne, Italie, Australie, Japon, Brésil | 10 mai | Deuxième dimanche de mai, mannequin Anna Jarvis |
| Pologne | 26 mai | Date fixe |
| France, Tunisie, Maroc, Algérie, Sénégal | 31 mai | Dernier dimanche de mai |
| Thaïlande | 12 août | Anniversaire de la reine Sirikit |
En termes de coutumes, chaque culture laisse sa propre empreinte.
Aux États-Unis, la tradition veut que les gens portent un œillet : rouge si la mère est vivante, blanc si elle est décédée. Les restaurants affichent complet ce dimanche-là, qui est statistiquement le jour de l’année où les gens appellent le plus leur mère.
Au Royaume-Uni, on propose traditionnellement un gâteau simnel, un gâteau aux fruits décoré de boules de pâte d’amande. Autrefois, les enfants cueillaient des fleurs sauvages en se rendant à l’église pour les offrir à leur mère.
Au Japon, les enfants offrent des œillets rouges et préparent souvent eux-mêmes un repas, l’accent étant davantage mis sur le service que sur les cadeaux matériels.
Au Mexique et dans une grande partie de l’Amérique latine, la fête des mères est l’une des occasions les plus importantes du calendrier familial. Les groupes de mariachis sont réservés des mois à l’avance pour des sérénades nocturnes, et les écoles organisent des spectacles élaborés.
Dans certaines régions du monde arabe, le 21 mars est marqué par des hommages dans les médias, des poèmes et des cadeaux souvent symboliques – bijoux, parfums et vêtements traditionnels. La célébration a également une dimension publique, avec des programmes spéciaux, des campagnes et des événements dans les administrations.
En Tunisie, la fête est plus intime : un rituel familial fin mai : un repas chez la mère ou la grand-mère, des fleurs, parfois des bijoux ou des foulards, et de plus en plus de cartes cadeaux et d’achats en ligne. Les pâtisseries tunisiennes voient leurs ventes fortement augmenter, le makroudh, le baklawa et la samsa devenant des classiques de la table de fête.
Une célébration qui continue d’évoluer
Au-delà des dates et des origines, la Fête des Mères reste l’une des rares occasions du calendrier mondial célébrée sur tous les continents, dans toutes les religions et dans toutes les langues.
La diversité des dates rend cette universalité presque touchante : chaque culture a finalement trouvé, à son rythme et selon sa propre histoire, son jour pour dire merci.
Et si la Tunisie la célèbre aujourd’hui plutôt que le 21 mars, c’est finalement un beau symbole : celui d’un pays qui embrasse ses multiples héritages – arabe, méditerranéen et francophone – sans jamais avoir à choisir entre eux.
Bonne fête des mères à toutes les mères de Tunisie, et à toutes les mères de la diaspora qui, où qu’elles soient, célèbrent aujourd’hui la même occasion que leur pays d’origine.
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