bellari atelier

Frêle, délicate et mystérieuse, Eshraf Bellari est aussi mystérieuse que la matière qu’elle travaille avec passion depuis près de 15 ans. Quand vous voyez son travail, vous êtes loin de vous douter de la complexité de son art et métier. A mi-chemin entre l’artisanal et l’industriel, la jeune femme est une des rares verrières de Tunisie. Elle coupe, colle, cuit, chauffe et casse quelques fois des pièces souvent uniques… Elle ne cesse de tenter et se mesurer à la difficulté d’une matière aussi difficile qu’inspirante pour elle. Interview conduit par Amel DJAIT.

1001Tunisie : Quel est votre parcours? 

Ashraf Bellari: Mon parcours est  assez atypique. Je suis décoratrice d’intérieur de formation et démarré avec des études préparatoires en biologie puis de comptabilité pour finir avec le Design d’intérieur. J’ai travaillé avec un architecte et me suis vite intéressée par la technique de verre. Autodidacte, je me suis engagée à parfaire ma formation; Et là, je précise que je ne parle pas de verre soufflé. Ce dont je parle à ce stade, c’est le travail du verre plat; “Fusing and thermoforming glass”.

En effet, atypique, c’est le moins que l’on puisse en dire !

Vous n’en êtes pas au bout! Retenez que j’écris aussi de temps à autre. J’ai actuellement un conte fantastique en cours et dont voici le lien: 

Je fais du théâtre depuis 6 ans maintenant comme comédienne- amatrice à El Teatro. Je prête ma voix à des personnages dans des séries doublées turques pour le compte Nessma TV par exemple. En 2015, j’ai fais une formation de deux ans pour devenir instructrice de yoga, puis arrêté par faute de disponibilité, mais je le pratique toujours. Vous savez, le comble est que je trouve que les différentes disciplines se rejoignent. N’est ce pas essentiellement pour aller du connu vers l’inconnu, vers l’autre, le découvrir et l’accepter que l’on fait tout cela ?

Comment et pourquoi avez vous décidé de vous attaquer au verre? Qu’est ce qui vous fascine en cette matière ? 

J’ai été attirée par le plaisir qu’éprouvent les artisans à exécuter le travail quand on leur remet dans des commandes de menuiserie, de fer forgé ou de calepinage de marbres. C’est de ce monde que je viens! Comme eux, je voulais dialoguer avec la matière, la façonner et voir se réaliser de mes propres mains mes propres créations. Parmi les diverses matières qui m’ont attiré, j’ai trouvé que le verre était très spécial. Il est noble et mystérieux, fragile et dangereux.

Comment s’est faite justement votre rencontre avec le verre ? 

Tout à fait par hasard! J’ai découvert la technique du « fusing » et du thermoformage et cela a fait le  déclic ! En faire mon métier était devenu une évidence. J’ai de suite voulu travaillé son intégration dans la décoration d’intérieur. La technique dont je suis spécialiste a été réincorporée dans le monde contemporain aux USA dans les années 30.

Qu’est ce qui vous happé  avec le verre?

Le plus intrigant avec le verre est son comportement schizophrène au contact des matériaux qui lui sont incorporés; un morceau de cuivre défiguré par l’effet chromatique de son oxydation, une empreinte organique animale ou végétale conservée.

La technique mixte, qui, à la manière d’un collage, permet de faire une composition avec les métaux ; les  boulons, les émaux, les frits de verre, les fils de verre,…En plus de la composition du verre découpé. Dans ce cas précis, les différentes composantes «se parlent», se mélangent et se repoussent. C’est le mouvement figé dans le verre au delà de son côté froid qui est passionnant. Le verre crée sa propre dynamique !

Quels types de verre travaillez-vous? 

J’ai réussi à me procurer différents types de verres : Murano (verre Italien), shottglass(V .Allemand), Vidriarte(V.Espagnol), Bullesy (V.Américain)  et bien sure le “float glass” afin de réaliser mes essais et mes courbes de cuisson. Comme il fallait avoir un four et importer la matière première inexistante en Tunisie, j’ai déposé une demande de crédit BTS et j’ai créé mon atelier de fusing et thermoformage en 2005 sous la forme d’une entreprise artisanale. (Enregistrée à l’Office National de l’Artisanat Tunisien) 

Comment définissez-vous Bellari Atelier? 

L’activité de l’atelier s’articule autour de plusieurs créations fonctionnelles surtout après avoir intégré d’autres techniques du métier du verre comme les perles au chalumeau pour la création de bijoux et la pâte de verre. Le recyclage de verre n’est pas écarté puisqu’une collection de lustres à vu le jour à partir de bouteilles de vin fusionnées et thermoformées.

Ce qui me tient le plus à cœur, c’est que cette technique soit inscrite comme métier d’art. Elle s’inscrit dans l’ordre de l’artisanat industriel. Il est important de multiplier le savoir faire sans s’écarter de la notion de la pièce unique. Bellari Atelier est aujourd’hui un laboratoire de recherches et d’idées qui se veut à la fois une vitrine artistique et fonctionnelle.

Comment se dessine une collection? Qu’est ce qui vous inspire? 

Nos origines Tunisiennes sont gorgées de thèmes à étudier comme la civilisation berbère pour son écriture au graphisme intéressant, ses symboles iconographiques et le tatouage berbère. Les motifs et le design islamiques aux symétries parfaites et aux trames infinies sont aussi une source d’inspiration.

Parmi les collections que j’ai produite, il y en a une qui me parait fort intéressante car elle allie l’histoire au savoir- faire. C’est la collection de bijoux en argent avec des cabochons de verre de Murano (les murrini) travaillés en inspiration du bijou punique. Dans les comptoirs puniques de Carthage, les perles et les bijoux de verres faisaient l’objet de troc contre du sucre et de l’huile d’olive.

Et les œuvres uniques artistiques ?

Au niveau de ces œuvres, travailler avec des verres « nobles »  est un pur bonheur, vu toutes les dimensions d’expression qu’offre ce matériau. Je qualifierai le processus d’exécution d’une œuvre en “fusing” par «une gestation douloureuse » puisque le risque de perdre l’œuvre elle-même équivaut à la joie de l’achever. Cela revient à chaque fois à emprunter un parcours silencieux jalonné de fragilités, de surprises, de contraintes et de limites techniques.

Au niveau du design artisanal, j’ai dernièrement pris des photos d’anciens carreaux de céramiques Tunisiennes (revêtement mural) et j’en ai fait la relecture en carreaux de verre. Chaque couleur et partie du motif émaillé sur un calque (feuille de verre) donne de la profondeur au motif. Je vous laisse imaginer le résultat quand vous y rajoutez la transparence du verre. C’est juste magnifique !

Comment se dressent les lignes entre les productions fonctionnelles et créatives uniques?

Je n’ai pas fais un plan de carrière en tant qu’artiste. La seule planification que j’ai faite, est celle  de mon entreprise. La réalité m’a prouvé que « business plan » ou pas, l’expérimentation réelle est loin de l’étude empirique qui ne sert que de support pour les institutions financières. Jusque là, mon parcours est une sorte de chassé-croisé entre l’artiste et l’entrepreneuse que je suis. Je ne peux vivre exclusivement de mon art. Mes commandes me permettent de maintenir mon activité. Ceci dit, ce contraste m’aide à alimenter ma créativité et à avoir plus de philosophie par rapport à certaines choses.

Une dualité créative ?

C’est comme si deux êtres m’habitent ! Lorsque la gérante parle à l’artiste, elle lui dit qu’elle est vraiment folle de vouloir créer quelque « chose » avec des matériaux rares et venus d’ailleurs, utilisant un procédé d’exécution onéreux basée sur une réflexion qui dépasse la logique pour la courbe de cuisson, la compatibilité des verres , la thématique,…

Pas facile de créer pour ensuite brader dans un marché d’art incertain et capricieux et dans un pays où la culture du verre s’arrête aux produits communs de base. Mais l’artiste est complètement hermétique à ce genre de dialogue insensé !

Qui sont vos clients? Où trouver vos produits? Exportez-vous? 

Le marché de Bellari Atelier du client passager, d’architectes, de promoteurs immobiliers, d’entreprises et de collectionneurs. J’exporte de manière indirecte, car ce sont des intermédiaires tunisiens qui exportent pour leur propre compte mes produits.

Quels sont les prochains défis de BELLARI ATELIER

Continuer à exister en sauvegardant ses acquis est un défi en soi pour cette technique. Garder une bonne qualité de rendu et une régularité de production malgré l’augmentation des prix de la matière première et des charges afférentes à la création d’un produit fini et d’une œuvre est au centre de mes préoccupations .

J’avais imaginé les grandes lignes pour ce projet il y’a une dizaine d’années. je suis heureuse de vivre en harmonie avec ma vision des choses. Cela a pris un peu plus de temps que je ne pensais mais je suis contente d’avoir atteint une partie des résultats escomptés. Je reste optimiste pour le reste du voyage !

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