Il existe une façon de lire les chiffres du budget 2025 de la Tunisie qui donne envie d’applaudir. Le déficit s’est réduit. Les recettes fiscales ont augmenté. La dette a légèrement diminué en proportion du PIB. Sur le papier, ça a l’air bien.
Mais il existe une autre façon de les lire : à travers les yeux de citoyens ordinaires qui font leurs courses, paient leurs factures et se demandent pourquoi tout coûte plus cher. Cette lecture est bien moins flatteuse, mais probablement la bonne.
La fiscalité : une machine à extraire sans fin
Les recettes fiscales de la Tunisie ont atteint 44,75 milliards de dinars en 2025, en hausse de 7,3% sur un an. La pression fiscale s’élève désormais à 25,9% du PIB. Concrètement, cela signifie que pour chaque dinar de richesse créé dans le pays, près de 26 millimètres vont directement à l’État avant même que les entreprises ne paient leurs fournisseurs, leurs employés ou leurs investissements.
Ce qui frappe, ce n’est pas l’augmentation elle-même, mais ce qui se cache derrière. Les recettes de la TVA se sont élevées à 11,72 milliards de dinars, en hausse de 4,2%. Les droits d’accises ont augmenté de 6,4% à 4,24 milliards de dinars. Les droits de douane ont bondi de 10% à 2,28 milliards de dinars. Ensemble, ces trois catégories représentent plus de 40 % des recettes fiscales totales et toutes sont finalement répercutées sur les consommateurs par le biais de prix plus élevés.
Alors que l’inflation officielle s’élevait à 5 % sur un an en mars 2026, selon la Banque centrale tunisienne, l’État a continué d’augmenter la fiscalité indirecte. Le résultat est simple : des droits de douane plus élevés augmentent le prix des biens importés, tandis que des droits d’accise plus élevés augmentent le coût du carburant, des boissons et des produits manufacturés. L’argument est que l’État ne combat pas l’inflation, mais qu’il contribue à l’alimenter.
Impôt sur les sociétés : le gagnant du budget, le perdant du consommateur
Les recettes de l’impôt sur les sociétés des sociétés non pétrolières ont bondi de 32,6% en 2025 pour atteindre 5,51 milliards de dinars. Le ministère des Finances présente cela comme une preuve de la vitalité du secteur privé. Les critiques soutiennent le contraire : lorsque les entreprises paient plus d’impôts, soit elles en absorbent le coût en réduisant leurs marges bénéficiaires, soit en le répercutant sur des prix plus élevés. Dans un marché où la concurrence est faible, ce sont généralement les consommateurs qui finissent par payer.
Parallèlement, les impôts sur les sociétés des compagnies pétrolières ont baissé de 21,2% pour s’établir à un peu moins d’un milliard de dinars. À mesure que les recettes énergétiques diminuent, le déficit est de plus en plus compensé par des impôts frappant les ménages.
Les salaires consomment le budget
Les dépenses totales de l’Etat ont atteint 58,47 milliards de dinars en 2025. Les salaires du secteur public ont absorbé à eux seuls 23,28 milliards de dinars, soit près de 40% des dépenses totales. Près de deux dinars sur cinq dépensés par l’État vont à la rémunération des fonctionnaires.
Les transferts et subventions ont ajouté 20,15 milliards de dinars supplémentaires, tandis que les paiements des intérêts de la dette se sont élevés à 6,46 milliards de dinars, soit 11% des dépenses totales. Ensemble, ces trois catégories représentent 85 % du budget.
Investissement : la priorité négligée
Les dépenses d’investissement public n’ont atteint que 5,73 milliards de dinars en 2025, soit 9,8% des dépenses totales. Moins de 10 % des dépenses de l’État sont consacrées aux routes, aux hôpitaux, aux infrastructures numériques ou aux investissements productifs.
La comparaison est frappante : pour chaque dinar investi dans l’avenir du pays, l’État en dépense quatre pour payer les salaires actuels. Les critiques affirment que cela reflète une administration publique de plus en plus axée sur sa propre subsistance plutôt que sur le moteur du développement.
La dette : un fardeau qui traverse les générations
La dette publique s’est élevée à 141,67 milliards de dinars en 2025, soit 82,1% du PIB, en légère baisse par rapport aux 84,9% de 2024. Pourtant, les intérêts de la dette coûtent à eux seuls 6,46 milliards de dinars, soit environ 13% de l’ensemble des recettes budgétaires. En d’autres termes, un dinar sur huit collecté par l’État sert uniquement au service de la dette.
Pour financer son déficit de 8,98 milliards de dinars, la Tunisie a emprunté 25,64 milliards de dinars en 2025, dont plus de 83 % sur le marché intérieur. Les économistes avertissent que cela évince les emprunts du secteur privé en absorbant les liquidités bancaires disponibles et en rendant le crédit plus cher pour les entreprises.
Le paradoxe tunisien
L’Etat a dépensé 11,59 milliards de dinars en subventions, dont 7,63 milliards de dinars pour le seul carburant. Les subventions sont présentées comme une protection sociale, mais les critiques soutiennent qu’elles reflètent également un cercle vicieux : l’État taxe la production et la consommation, faisant monter les prix, puis subventionne certains prix pour en atténuer l’impact, emprunte pour financer ces subventions, puis augmente à nouveau les impôts pour rembourser la dette.
Sur le papier, le budget tunisien pour 2025 semble s’améliorer : le déficit se réduit, les taux d’endettement diminuent légèrement et les recettes augmentent. Mais de nombreux Tunisiens sont toujours confrontés à un coût de la vie plus élevé, à un pouvoir d’achat stagnant et à une économie où le fardeau pèse de plus en plus sur les consommateurs.