La crise du détroit d’Ormuz commence à peser sur l’économie allemande, déjà fragilisée par plusieurs années de faible croissance, de coûts énergétiques élevés et une vague de faillites sans précédent depuis plus d’une décennie.
Dans son rapport de printemps soumis au gouvernement du chancelier Friedrich Merz, le Conseil allemand des experts économiques a abaissé sa prévision de croissance pour 2026 à seulement 0,5 %, contre 0,9 % dans sa précédente estimation. Pour 2027, il prévoit une croissance du produit intérieur brut de seulement 0,8 %.
Le Conseil attribue principalement cette révision aux conséquences de la guerre contre l’Iran et au choc énergétique provoqué par les perturbations des approvisionnements transitant par le détroit d’Ormuz.
Pour la plus grande économie d’Europe, hautement industrialisée et dépendante d’une énergie abordable pour préserver sa compétitivité, ce nouveau choc survient au pire moment possible.
La reprise allemande s’est arrêtée avant même d’avoir commencé
L’Allemagne sort tout juste de plusieurs années difficiles. Après deux années de récession, son économie n’a progressé que de 0,2 % en 2025.
L’industrie continue d’être confrontée à une combinaison de défis : prix élevés de l’énergie, demande mondiale plus faible, concurrence chinoise, ralentissement des exportations, pénurie de main-d’œuvre qualifiée et lourdeur des procédures administratives.
Les investissements publics dans les infrastructures et la défense devraient soutenir l’activité. Mais cette dynamique pourrait être en partie compensée par la hausse des prix du pétrole et du gaz, qui pèse sur les marges des entreprises, pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et retarde les décisions d’investissement.
Le Conseil allemand des experts économiques estime désormais que l’inflation pourrait s’établir en moyenne à 3 % en 2026 avant de retomber à 2,8 % en 2027. Le choc énergétique menace donc à la fois la croissance et la stabilité des prix.
Plus de 24 000 entreprises en faillite
La fragilité de l’Allemagne ne se mesure pas uniquement à l’aune du PIB. Cela est également visible dans les tribunaux.
Selon l’Office fédéral de la statistique allemand, 24 064 faillites d’entreprises ont été enregistrées en 2025, contre 21 812 un an plus tôt. Cela représente une augmentation de 10,3%.
Il s’agit du niveau le plus élevé depuis 2014, année où 24 085 faillites d’entreprises avaient été enregistrées. Le record établi lors de la crise financière reste toutefois plus élevé : en 2009, l’Allemagne a enregistré 32 687 faillites d’entreprises.
Les entreprises les plus exposées sont celles qui sont confrontées à la combinaison de marges étroites, de crédits plus chers, d’une demande insuffisante et d’une consommation d’énergie élevée. La construction, le commerce de détail, les transports, l’hôtellerie et la restauration, ainsi que plusieurs secteurs industriels, comptent parmi les plus vulnérables.
Pour les entreprises des secteurs de la chimie, de l’acier, du verre, du papier ou de l’industrie automobile, les coûts énergétiques peuvent déterminer la rentabilité d’une usine, la localisation d’un investissement ou la poursuite de la production en Allemagne.
Le pire des cas : une croissance de seulement 0,2%
Le scénario central de croissance de 0,5% pourrait encore se détériorer.
Le Conseil allemand des experts économiques a examiné l’hypothèse d’une remontée du pétrole à 120 dollars le baril et de son maintien à ce niveau jusqu’en octobre 2026.
Dans ce cas, la croissance allemande tomberait à seulement 0,2 % en 2026, tandis que l’inflation grimperait à 3,5 %. Il resterait élevé en 2027, autour de 3,2 %.
Ce scénario montre que la trajectoire de l’économie allemande dépend désormais largement de la durée de la crise dans le Golfe. Plus les flux d’énergie restent perturbés, plus les coûts se répartissent entre l’industrie, les transports, la consommation et les finances publiques.
Le détroit d’Ormuz n’est donc plus seulement une question militaire ou maritime. Elle est devenue une variable directe de la croissance européenne.
Le modèle d’exportation allemand commence à se fissurer
Au-delà du choc immédiat, les experts soulignent un affaiblissement plus profond du modèle économique allemand.
L’excédent du compte courant du pays, longtemps considéré comme l’un des symboles de sa force industrielle et exportatrice, devrait passer de près de 6 % du PIB en 2024 à environ 3 % en 2027.
Un membre du Conseil allemand des experts économiques a décrit cette évolution comme une « détérioration dramatique en très peu de temps ».
La facture énergétique plus élevée n’explique pas tout. L’Allemagne est également confrontée à la concurrence croissante des producteurs chinois dans les secteurs où elle a historiquement dominé, notamment l’automobile, les machines industrielles et les équipements technologiques.
Son modèle reposait largement sur une énergie relativement abordable, des produits industriels à haute valeur ajoutée et des marchés extérieurs solides. Les trois piliers sont désormais sous pression.
La zone euro également touchée
L’Allemagne n’est pas un cas isolé.
Le gouvernement italien a abaissé ses prévisions de croissance à 0,6% pour 2026 et 2027. Le ministre italien de l’Economie, Giancarlo Giorgetti, a directement lié cette révision à la flambée des coûts de l’énergie et aux conséquences de la guerre contre l’Iran.
Dans l’ensemble de la zone euro, la Commission européenne table désormais sur une croissance de seulement 0,9 % en 2026, contre 1,2 % dans ses estimations précédentes. Pour 2027, la croissance devrait connaître une légère reprise, à 1,2 %.
La Commission a également relevé sa prévision d’inflation pour la zone euro à 3 % en 2026, contre seulement 1,9 % prévu précédemment.
L’Europe est donc confrontée à un risque particulièrement difficile à gérer : une croissance faible combinée à une inflation élevée. Cette situation limite les marges de manœuvre des gouvernements et de la Banque centrale européenne, qui doivent soutenir l’activité sans alimenter davantage la hausse des prix.
Pourquoi le ralentissement de l’Allemagne est important pour la Tunisie
A première vue, les faillites allemandes et les prévisions berlinoises peuvent sembler bien éloignées des préoccupations tunisiennes. Pourtant, les deux économies sont liées par le commerce, les chaînes d’approvisionnement industrielles européennes, les investissements et la diaspora.
Une partie de l’industrie tunisienne travaille pour des entrepreneurs européens, notamment dans les composants automobiles, les câbles, les équipements électriques, le textile et certaines activités de services.
Lorsque les fabricants allemands réduisent leur production, reportent leurs investissements ou reçoivent moins de commandes, l’impact peut se transmettre aux entreprises sous-traitantes basées en Tunisie. La baisse de la demande européenne peut alors affecter les exportations, les carnets de commandes et, à terme, l’emploi.
La diaspora tunisienne en Allemagne est un autre canal de transmission. Une économie plus faible, une hausse du chômage ou une perte de pouvoir d’achat pourraient peser sur la situation des ménages concernés et potentiellement sur les envois de fonds vers la Tunisie.
Le choc d’Ormuz pourrait donc affecter la Tunisie à travers deux canaux. La première est directe : une augmentation de sa propre facture énergétique. Le second est indirect : le ralentissement de l’Allemagne et d’autres économies européennes qui achètent des produits tunisiens, emploient une partie de la diaspora et investissent dans le pays.
Une crise énergétique devenue un risque industriel
La crise actuelle rappelle à quel point l’industrie européenne reste vulnérable aux chocs géopolitiques, malgré les efforts déployés depuis la guerre en Ukraine pour diversifier ses approvisionnements.
L’Allemagne espérait renouer progressivement avec la croissance grâce aux investissements publics et à la modernisation de ses infrastructures. Elle se trouve désormais confrontée à un nouveau choc énergétique qui pourrait prolonger la stagnation, accélérer les faillites et affaiblir son modèle d’exportation.
Pour Berlin, l’enjeu n’est plus simplement de surmonter une hausse passagère des prix du pétrole. Il s’agit de déterminer si la plus grande économie d’Europe peut rester compétitive dans un monde où l’énergie est plus chère, les routes commerciales plus incertaines et la concurrence industrielle plus intense.
Pour la Tunisie, suivre cette évolution n’est pas simplement un exercice de politique économique étrangère. Cela implique de surveiller l’un des principaux moteurs de l’Europe, dont dépendent également une partie de ses exportations, de ses emplois industriels et des revenus de sa diaspora.
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