Photo de couverture : La photographe Mahka Eslami a passé un mois à documenter les histoires de femmes survivantes à bord du navire de recherche et de sauvetage Geo Barents en Méditerranée. ©Mahka Eslami
« Ils sont venus la nuit. Aucune explication. Aucune question. Juste des ordres. » Aïcha répète la phrase sans hésiter. Sa voix est ferme, posée, presque détachée de la violence qu’elle contient. Ce n’est pas le ton de quelqu’un qui cherche ses mots, mais celui de quelqu’un qui a déjà décidé de ce qui doit rester.
Le décor qui l’entoure ne se dessine que progressivement : nous sommes assis dans une salle lumineuse du Parlement européen. La lumière traverse les parois de verre, aplatissant les ombres et illuminant un espace conçu pour la clarté : rangées de microphones, cabines de traduction, écrans projetant les découvertes. Un lieu construit pour rendre les choses visibles.
Nous rencontrons Aisha en marge du Traite des femmes par l’État présentation du rapport. L’enquête derrière le rapport a été menée par le groupe de recherche Rr(x)un collectif international opérant sous un pseudonyme commun, soutenu par un réseau d’organisations civiques dont l’Italie Association pour les études juridiques sur l’immigration (ASGI). Leur travail reconstruit le système d’immigration au-delà des frontières, retraçant sa continuité à travers des témoignages, des données de terrain et des récits recoupés.
Aisha est originaire du Cameroun. Elle dit qu’elle se sent en sécurité maintenant. Qu’elle puisse enfin se reposer. Mais la sécurité, telle qu’elle en parle, n’est pas un objectif final. C’est une position à partir de laquelle parler. Et ce qu’elle décrit commence loin d’ici, au sein d’un système qui s’étend à travers la Tunisie et la Libye, reliant la politique de l’État à un pouvoir fragmenté, et les deux aux priorités de l’Europe.
Entre juin 2023 et décembre 2025, au moins 7 400 personnes ont été prises dans ce que les chercheurs définissent comme une chaîne d’expulsions collectives et de trafics depuis la Tunisie vers la Libye. La séquence est structurée et reproductible : arrestation, transfert, détention, expulsion vers les zones frontalières, remise ou vente, et nouvelle détention – souvent liée à une rançon. Il ne s’agit pas de l’effondrement de la gouvernance, mais plutôt de son expression.
En Tunisie, le système repose sur un État fort. Depuis début 2023, suite aux discours publics du président Kais Saied, les migrants subsahariens sont de plus en plus ciblés par une approche sécuritaire : descentes de police dans les zones urbaines, arrestations le long des routes de transit et interceptions systématiques en mer, notamment au large de Sfax. La Garde nationale tunisienne est devenue un acteur opérationnel central de cette architecture, soutenue par des financements européens visant à renforcer les capacités de contrôle des frontières sur la rive sud de la Méditerranée.
La chaîne opérationnelle est claire. Les interceptions en mer sont suivies de transferts vers l’intérieur des terres. Les arrestations dans les villes alimentent le même réseau. Les casernes, les installations temporaires, les complexes improvisés et autres sites de détention absorbent ces flux. Parmi eux, la caserne de la Garde nationale d’El Meguissem s’impose comme un nœud récurrent : un lieu de concentration où les individus sont détenus brièvement, traités de manière informelle, puis réorientés.
Au-delà de ce point, le processus devient moins visible. Les migrants sont transportés vers des zones désertiques le long de la frontière libyenne et expulsés, souvent sans papiers, sans procédures formelles et sans surveillance. En juillet 2023, le président Kais Saied a mis en garde son peuple contre un potentiel « remplacement démographique de la population locale par des races subsahariennes » probablement organisé par l’Europe : un discours haineux qui a conduit en quelques jours à des raids et des attaques massives à travers la Tunisie.
Fati et sa fille Marie, 6 ans, ont été expulsées de Tunisie avec des centaines d’autres étrangers. Une photo d’eux morts dans le désert s’est répandue sur les réseaux sociaux, soulignant les graves dangers et les violations des droits humains auxquels sont confrontés les migrants dans cette région. Quelques heures après que la photo soit devenue virale révélant la brutalité du gouvernement tuniasien, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et la Première ministre italienne Giorgia Meloni se sont rendues à Tunis pour formaliser un accord migratoire.
Même si Marie et Fati n’ont pas survécu, des milliers de personnes expulsées depuis lors vers la Libye se sont retrouvées dans un système de détention qui chevauche souvent le réseau de trafic d’êtres humains. Le long du corridor ouest – depuis la frontière tunisienne en passant par Al-Assah, Zawiyah et Tripoli – le contrôle est réparti entre des groupes armés, des unités affiliées à l’État et des structures hybrides qui évoluent au fil du temps. Certains opèrent sous la tutelle de ministères formels, d’autres conservent leur autonomie tout en conservant l’accès aux ressources de l’État. La distinction est souvent floue, en particulier dans des secteurs comme le contrôle des migrations, où la détention, l’interception et le transfert génèrent à la fois un levier politique et un gain économique.
Au cours de la dernière année, des efforts ont été déployés pour imposer une plus grande structure à ce paysage. Les systèmes d’enregistrement ont été élargis. La coordination entre les unités côtières et les installations intérieures s’est renforcée. La capacité d’interception en mer a été renforcée grâce à des équipements, des formations et un soutien logistique.
Mais ces couches techniques ne remplacent pas la réalité politique sous-jacente. En mai 2025, l’assassinat d’Abdel Ghani al-Kikli – connu sous le nom de « Ghneiwa » – a déclenché un changement important. Kikli était une figure centrale de l’architecture de sécurité de Tripoli, commandant des forces qui contrôlaient des installations stratégiques, notamment des centres de détention et des infrastructures clés. Son influence s’étendait à tous les ministères et réseaux informels, faisant de lui un intermédiaire crucial dans le système migratoire. Sa mort n’a pas démantelé ce système. Il l’a redistribué.
Le Département de lutte contre les migrations clandestines (DCIM), officiellement responsable des centres de détention, a été officiellement démis de ses fonctions dans la foulée. En pratique, ses infrastructures continuent de fonctionner, mais sans la même protection centrale. Son directeur, Mohamed al-Khoja, longtemps associé à Kikli, a été mis à l’écart.
Dans le vide qui a suivi, d’autres acteurs ont agi rapidement. Les forces alignées sur le réseau Zintani ont étendu leur influence, tant militaire qu’institutionnelle. Ce changement se reflète politiquement dans l’importance croissante du ministre de l’Intérieur Imad al-Trabelsi, dont l’autorité recoupe de plus en plus la gestion des migrations. Le contrôle des sites de détention, des itinéraires d’interception et des mécanismes de transfert a commencé à se concentrer, mais pas d’une manière qui élimine la concurrence.
Zawiyah reste l’un des points clés où ce système devient visible. Son centre de détention fonctionne à la fois comme centre d’accueil officiel et comme lieu de détention prolongée. Les migrants interceptés en mer y sont amenés, parfois enregistrés, souvent détenus pour des durées indéterminées. Les conditions varient : cellules surpeuplées, accès limité aux soins de santé, communication restreinte. L’autorité intérieure reflète celle de l’extérieur : stratifiée, négociée, instable.

Plus à l’intérieur des terres, Al-Assah fonctionne comme une zone de transition près de la frontière tunisienne. C’est un lieu de passage, mais aussi de suspension, où les migrants sont temporairement retenus, redistribués ou transférés entre acteurs. Les mouvements sont souvent clandestins et façonnés par le contrôle local et des alliances changeantes.
Au-delà du corridor occidental, la division de la Libye n’est pas seulement une condition de fond : c’est une ligne de faille active qui façonne le système. Les autorités de l’Est, dotées de leurs propres structures militaires et contrôle territorial, maintiennent un ordre parallèle qui concurrence plutôt que se coordonne avec l’Ouest. Il n’existe pas de chaîne de commandement unifiée, ni de cadre partagé. Ce qui existe en revanche, c’est une souveraineté fragmentée, où le contrôle du territoire, des institutions et des ressources est constamment renégocié.
Dans ce paysage, les financements européens entrent dans le système comme une ressource contestable. Les flux financiers, les équipements et les programmes de formation destinés aux acteurs ouest-libyens – en particulier ceux capables d’intercepter les migrants ou de gérer la détention – renforcent les asymétries existantes. Ils renforcent certains réseaux tout en en marginalisant d’autres. Ils créent des incitations. Le contrôle des routes migratoires, des centres de détention et des points d’interception côtiers devient non seulement une question de gouvernance, mais aussi d’accès au financement international et à la légitimité politique. En ce sens, la gestion des migrations alimente directement la concurrence interne de la Libye.
Les groupes armés et les unités affiliées à l’État se positionnent comme des partenaires indispensables, capables de produire des résultats importants à l’extérieur : réduction des départs, augmentation des interceptions. En retour, ils obtiennent un effet de levier en interne : des ressources, de la reconnaissance et un ancrage plus fort dans l’équilibre changeant des pouvoirs. Le résultat n’est pas une stabilisation, mais une reconfiguration du conflit selon de nouvelles lignes, où le contrôle des migrations devient partie intégrante de la lutte.
Les lignes de fracture ne sont donc pas seulement géographiques. Ils passent par des institutions, des alliances et des canaux de financement. Ils déterminent qui contrôle les lieux de détention, qui gère les transferts, qui parle au nom de l’État. Pour les acteurs européens, cet environnement fragmenté n’est pas fortuit : il est parcouru, géré et, parfois, instrumentalisé.
En Tunisie, l’engagement est direct : des accords avec un État centralisé capable de traduire les engagements politiques en application immédiate. En Libye, il s’agit d’un soutien transactionnel : un soutien réparti entre un large éventail d’acteurs, calibré pour garantir la coopération dans des zones spécifiques. Le financement, la formation et l’équipement fonctionnent comme des outils de négociation, liés à des résultats mesurables – principalement la réduction des départs vers l’Europe.
Le contrôle des migrations s’inscrit non seulement dans la politique étrangère, mais aussi dans les cycles politiques nationaux de l’Europe. La pression visant à réduire les arrivées – en particulier dans des contextes électoraux – génère l’urgence et façonne les partenariats. L’externalisation devient la logique dominante : contenir les mouvements avant qu’ils n’atteignent les frontières européennes, quelles que soient les structures qu’ils renforcent de l’autre côté.
La Tunisie et la Libye, malgré leurs systèmes politiques profondément différents, sont ainsi entraînées dans la même architecture. L’une prévoit une application centralisée. L’autre absorbe et redistribue le contrôle par fragmentation.
Et dans les deux cas, le financement européen agit non seulement comme un soutien, mais aussi comme une force qui remodèle le terrain même sur lequel le pouvoir s’exerce. Dans ce cadre, un nouvel accent est apparu.
Parallèlement à l’interception et à la détention, l’éloignement est devenu un élément central du contrôle migratoire. Les vols de retour humanitaire volontaire, coordonnés par l’Organisation internationale pour les migrations, ont pris de l’ampleur. Formellement fondées sur le consentement, elles offrent une voie de sortie de détention. En pratique, au sein d’un système défini par des alternatives limitées, elles fonctionnent souvent comme la seule issue.
L’architecture est complète : interception, détention, redistribution, retour.
Le voyage d’Aisha le traverse. Elle ne décrit pas le système en termes analytiques. Elle en marque les points : arrestation, transfert, expulsion, confinement. Son témoignage s’aligne sur celui des autres, formant un modèle qui relie les décisions prises dans des salles comme celle-ci à des conséquences qui en sont loin.
Au Parlement européen, ce modèle se traduit en données, en diagrammes et en langage politique. Mais la présence d’Aisha interrompt cette traduction. Elle reste assise pendant que la discussion se déroule. La lumière reste constante. Les voix oscillent entre explications techniques et cadrage politique.
Sa voix, quand elle parle, ne tremble pas. Ça tient. Et dans cette stabilité, le système – structuré en Tunisie, fragmenté et militarisé en Libye, soutenu par la politique européenne – prend sa forme la plus claire. Non pas comme abstraction, mais comme séquence. Une séquence qui se poursuit au-delà de la salle, selon les mêmes parcours où elle a commencé.

Nancy Porsia
Nancy Porsia est une journaliste, réalisatrice de documentaires et écrivaine italienne originaire de Matera, spécialisée dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Ses travaux sur la Libye, la Palestine, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Tunisie ont été publiés par des médias tels que Rai, Sky TG24, The Guardian et Al Jazeera. Elle était la seule journaliste italienne basée en Libye depuis la fin de la Révolution jusqu’en 2016, couvrant la guerre civile et enquêtant sur les réseaux de trafic de migrants. Depuis 2017, elle se concentre sur la migration en provenance de la Corne de l’Afrique, en particulier de l’Érythrée, et travaille comme consultante en matière de migration et de sécurité, tout en étant l’auteur de Balas Para Todas (2021) et Mal di Libia (2023).